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“4 vieilles chaises, 3 vieilles malles” : inventaire après-décès de Haendel (1759)

Cette liste un brin macabre de la maison du caro Sassone ne révèle pratiquement rien de l’activité du compositeur. S’y déroule, avec stupeur, une sorte de monotone liste de blanchisserie, où s’accumule un bric-à-brac qui étonne par sa modestie voire sa misère, d’un “miroir brisé” à de “vieilles chaises paillées”.

Haendel par Balthasar Denner (1727) – Source : National Portrait Gallery de Londres / Wikimedia Commons

Nous avions précédemment confié à nos lecteurs le contenu relatif à la musique de l’inventaire après-décès de François Couperin.

Cette autopsie d’un lieu encore hanté par la présence d’un musicien s’avère riche d’enseignements à la fois en vue de reconstituer le cadre quotidien de son activité, d’apprécier sa manière de travailler à travers sa collection d’instruments, ses goûts par les titres de sa bibliothèque, son environnement, ses valeurs et son niveau social grâce à la disposition et l’ameublement du logis.

Dans le cas de Haendel, c’est à une plongée plus vermeerienne, de celle que T. Todorov étudie dans son Eloge du Quotidien, que nous vous invitons. En effet, à l’inverse de Couperin, cette liste un brin macabre de la maison du caro Sassone (aujourd’hui sise au 25 Brooke Street et assez fortement remaniée avec l’adjonction de bow windows, une surélévation et la destruction sur les 2 premiers niveaux des aménagements gérogiens) ne révèle pratiquement rien de l’activité du compositeur. S’y déroule, avec stupeur, une sorte de monotone liste de blanchisserie, où s’accumule un bric-à-brac qui étonne par sa modestie voire sa misère, d’un “miroir brisé” à de “vieilles chaises paillées”.

Il faut alors rappeler que cet inventaire a eu lieu plus de 4 mois après le décès du compositeur (le 14 avril), et qu’un grand nombre de biens  – par ailleurs mentionnés dans son testament – avait déjà été enlevé, de même que les objets de valeur. Les amis de Haendel ont ainsi emportés leurs legs tels les tableaux, l’orgue portatif, les clavecins. John Christopher Smith hérita ainsi du grand clavecin, du petit orgue portatif et des livres de musique (que Haendel vieillissant ne voulait plus lui léguer ce qui le conduisit à tenter de les lui racheter contre 3000 Livres). Certains meubles, plus opulents, n’ont jamais été enregistrés : Le musée Fitzwilliam  de Cambridge contient ainsi le manuscrit de Lennard (l’une des plus large collection manuscrite de partition haendelienne), de même qu’une élégante bibliothèque d’acajou du compositeur dont la provenance est attestée (cf. photo infra).

Anonyme – “A Plan Of The Cities Of London And Westminster, And Borough Of Southwark, With The New Buildings (1767)” (détail) © Mapco.net

Pour mémoire, Haendel avait emménagé à l’été 1723 à Brook Street, à l’âge de 38 ans, et fut le premier propriétaire de cette maison traditionnelle gérogrienne qui faisait partie d’un lot de 4 construites par George Barne à une épique où le quartier entre Hanover Square et Grosvenor Square était en développement. Cette situation était proche du King’s Theatre de Haymarket, comme du Palais de St James. La maison, en briques, était composée de 3 étages et d’un sous-sol contenant la cuisine, selon un plan très usuel avec 3 fenêtres en façade et 2 à l’arrière. Haendel y vécut pendant 36 ans et y mourut. Il légua ses biens immobiliers à son serviteur John Du Bourk. Depuis 2001, le Handel House Museum tente de reconstituer une évocation des intérieurs qu’aurait connu le compositeur. [M.B.]

INVENTAIRE DES BIENS DOMESTIQUES DE GEORGE FREDERIC HAENDEL, ESQ., DECEDE,
ETABLI A SON DOMICILE DANS GREAT BROOK STREET, ST GEORGE HANOVER SQUARE
A LA DEMANDE DE SON EXECUTEUR TESTAMENTAIRE, PREALABLE A LA VENTE A Mr. JOHN DU BOURK,
CE VINGT-SEPT AOÛT 1759, SUR ESTIMATION DES SOUSSIGNES.

La maison de Haendel, au 25 Brook Street à Mayfair, Londres © Wikimedia Commons / Muse Baroque, 2011

 

Dans les greniers

4 vieilles chaises, 3 vieilles malles, une table ovale en chêne étranger, un châlit de bois avec sa garniture de linge : un traversin en plumes et un oreiller, 3 couvertures et une contrepointe, une vieille selle de cheval, un rideau de fenêtre et une vieille grille de cheminée. Dans l’appentis du deuxième étage sous l’escalier, 2 vieux globes, des cadres et une planche de cheminée [?]

 

Deuxième étage, sur la rue

Un bois de lit avec sa garniture complète de ratine peignée cramoisie, un traversin de plume, deux oreillers, un matelas blanc, trois couverture et une courtepointe, 3 paires de rideaux rouges et leurs tringles, un poële, pincette et tisonnier, 6 vieilles chaises paillées, une chaise percée ronde avec sa cuvette blanche, un écran à feu en osier tressé, un miroir dans un cadre en noyer.

 

Deuxième étage, sur l’arrière

Un vieux bois de lit avec sa garniture en tissu demi-peigné rouge, un traversin de plumes, deux couvertures et une vieille couvrepointe, une table en chêne ovale et trois vieilles chaises.

 

Salle à manger

Une garniture de cheminée en fonte avec des chenets, des pincettes et une pelle à tête de cuivre, deux tables à jouer rondes en noyer, 7 chaises paillées en noyer et un tabouret recouvert de cuir, deux appliques dans des cadres dorés, un miroir cassé au-dessus de la cheminée.

 

Au premier étage, sur l’arrière

Un poële complet avec son soufflet et sa brosse, 4 chaises paillées, une table de jeu en noyer, une paire de vieux rideaux en soie verte, une banquette sous la fenêtre, une glace au-dessus de la cheminée dans un cadre doré et un trumeau de même.

 

Dans l’appentis, un petit bahut, un rideau de drap et un vieux poële.

 

Sur l’escalier, dans le passage

Une horloge huitaine en noyer et une lanterne carrée.

 

Dans la salle sur la rue

Un poële carré avec son tisonnier, sa pelle, son soufflet, sa grille et sa brosse, une table en chêne étranger ovale, une table carrée noire, 6 vieilles chaises paillées, une applique dans un cadre doré, une glace de cheminée de même, un vieux bureau en noyer, 2 paires de rideaux en ratine avec leurs tringles et leurs lambrequins, 5 tasses à café en porcelaine de couleur et six soucoupes, une navette à cuillers bleue et blanche.

Bibliothèque d’acajou de Haendel © The Fitzwilliam Museum, Cambridge

 

 

Dans la salle sur l’arrière

Un fauteuil et son coussin, un vieux poële complet, un bureau en noyer, une psyché dans un cadre noir, un vieux support de cuvette, un écran à feu en osier tressé, un coffre de sapin et sa console, une boîte carrée en sapin, une grosse presse à linge, une petite bibliothèque en sapin, 2 têtes à perruque fixées au mur ; dans l’appentis, un grand tisonnier et un rideau de fenêtre.

 

Dans la cuisine

Un large foyer avec les flancs, le garde-feu et le fond en fonte, une crémaillère avec les chaîne et pot, chenêts, pelle, pincettes, tisonnier et soufflet, un four, un chauffe-plats, 2 fers à gauffrer, 3 fers à repasser, un tournebroche complet avec ses poids en plomb, 2 supports de broches et 3 broches, un gril et ses deux trépieds, une fourchette et une broche de boucher, un chauffe-plats en fer, 8 chandeliers de cuivre, 2 pots à café, un pot à pharmacie et deux boîtes à poivre, un hachoir, une cuiller à pot, une écumoire et une louche, une râpe en cuivre rouge, une bassinoire, un pot à boire en cuivre rouge, une lèche-frite en tôle et son support de fer, une bouilloire et son couvercle, une marmite, une poissonnière complète, 2 casseroles à ragoût, 2 poêles à frire, 5 casseroles et 3 couvercles, un petit réchaud à bougie en cuivre rouge.

 

Dans l’arrière-cuisine

Un vieux poële et sa pelle, un engin scellé en fer et cuivre [?], 2 planches et 5 cuves à laver, un chevalet pour faire sécher le linge, un autre chevalet pour battre les vêtements, deux vieilles chaises, une tête à perruque, un bois de lit et ses rideaux, un matelas de plume, traversin et oreiller, une couverture et un dessus de lit, une vieille chaise.

 

Dans la cour et le sous-sol

Une grande citerne de plomb avec un robinet de cuivre rouge et un support pour un fût de bière.

 

Tous les biens cités ci-dessus ont été appréciés et évalués à la somme de 48 Livres, les jour et an sus-mentionné par nous.

 

James Gordon

John Askew

 

Traduction : Jean-François Labie, Haendel, Diapason / Robert Laffont, 1981, appendice p.759 et suivantes

Étiquettes : Last modified: 19 juillet 2020
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