Rédigé par 18 h 23 min Actualités, Editos

Sous le signe de Dowland, que 2026 soit une année d’éclatante mélancolie !

“La mélancolie est une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont.”
(Gérard de Nerval, Carnets)

Albrecht Dürer, Melencolia I, gravure au burin, 24 x 18.8 cm (1514) – Collections du Petit Palais sous licence CC0

Chers lecteurs et mélomanes,

Nous voici en 2026, année qui sera celle des 400 ans de la disparition de John Dowland. Nous aurions préféré célébrer une naissance : celles de Louis Couperin, ou encore de Charles Mouton, mais elles demeurent imprécises, les dates nimbées de mystère. Nous aurions pu regretter la perte de Delalande (18 juin 1726), mais bien que monopolisant peu à peu tous les quartiers de sous-maître de la Chapelle Royale, son fantôme trop versaillais ne nous inspire pas tant que le quatrième centenaire d’un silence. Alors que le monde bruisse du fracas des armes, des tourbillons des drones et des hélicoptères, que les barrières s’érigent et que les frontières resurgissent, défendant un illusoire limes contre les Barbares envahisseurs, alors que certains chroniqueurs avides de bons mots fustigent déjà la décadence et le déclin de la civilisation occidentale, nous avons voulu oublier l’espace d’un matin d’hiver de blanche froidure la chaleur des cheminées à la françaises, l’éclat des miroirs et des lustres, et à la lumière flageolante d’un pâle flambeau, célébrer les tristes apprêts d’un génie du silence.

En février 1626, à Londres, s’éteignait un grand génie du luth européen. John Dowland ne fut pas seulement un musicien, il fixa de son âme de poète l’éphémère dans les interstices de son instrument. Son célèbre “Semper Dowland, semper dolens”, n’était pas une plainte narcissique, mais une discipline de l’esprit, une douce amertume, un état de grâce où la douleur et l’introspection, transmutée par le génie de la composition, devient une source de consolation universelle. Que ce soit dans les sept déclinaisons des Lachrimae, dans la familiarité douce de ses Lute Songs tantôt tristes, tantôt mutines et toujours d’une réconfortantes candeur, ou dans la rêverie souriante de ses danses, Dowland a su capturer cette vibration ténue entre le soupir et le silence. Tout comme Couperin, il a eu cette capacité paradoxale à parler en timide, à faire entendre les non-dits, à laisser vierge les interlignes des portées.

Si nous avons choisi de consacrer ces vœux au seul maître du luth jacobéen, c’est parce que sa figure incarne l’essence même d’une quête démodée. Écouter Dowland en 2026, c’est refuser l’immédiateté bruyante de notre siècle pour retrouver le temps long de la méditation. Son œuvre constitue un fragile pont, entre la rigueur polyphonique de la Renaissance et l’expression individuelle du Baroque naissant. En 1626, Mister D. déposait sa lyre, mais il laissait derrière lui le sillage d’ombres de ses pérégrinations à travers l’Europe — de la cour du Danemark aux palais d’Italie — nous invitant non pas à la pompe curiale mais au voyage intérieur.

Alors pour 2026, nous vous souhaitons d’abandonner l’éclat des fêtes éphémères et de savourer la richesse des émotions profondes. Nous vous souhaitons la patience de l’écoute, nous vous souhaitons les ténèbres du clair-obscur, nous vous souhaitons de suspendre le vol du temps. Que 2026 soit une année de découvertes intimes, de concerts recueillis et de lectures inspirées! Puisse le génie de Dowland, quatre siècles après son dernier souffle, continuer de guider nos oreilles vers ce qu’il y a de plus noble et de plus vrai en chacun.

Une très belle et mélodieuse année 2026 à vous tous, sous le signe d’une éclatante mélancolie !

 

Viet-Linh NGUYEN

 

Étiquettes : , Dernière modification: 6 janvier 2026
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