
Loris Barrucand © François Le Guen
“Eclats et Derniers Feux”
Pièces pour clavecin de Jacques DUPHLY (1715-1789)
Allemande
Courante
La Félix
La Vanto
La d’Héricourt
Menuets
La De Drummond
La Lanza
Rondeau
La Latour
La de Vaucanson
La Pothoüin
Chaconne
Loris Barrucand, clavecin
Chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours (Paris XIV), 19 mars 2026
Nous avions laissé Loris Barrucand sous les tilleuls en compagnie de son complice Clément Geoffroy, conversant de haute volée avec Jean-Sébastien Bach (L’Encelade, 2024). Nous le retrouvons ce soir sous des voutes néo-gothiques à l’occasion de la sortie de son nouvel enregistrement, consacré aux pièces pour clavecin de Jacques Duphly (toujours chez L’Encelade). Ce concert est donné au profit de la restauration de l’Hôtel de Barneville de Valenciennes, actuellement restauré grâce au mécénat de la Fondation du Patrimoine, et futur Centre Musical de Rencontre ayant vocation à accueillir la collection de clavecins du facteur Emile Jobin, parmi d’autres activités[1].
S’éteindre le 15 juillet 1789, c’est mourir à l’aube d’un monde qui change, dans les derniers feux d’un baroque finissant, avant une nouvelle ère musicale. C’est ce qui arriva à Jacques Duphly, dont la carrière s’épanouie sur deux règnes, ceux de Louis XV et Louis XVI, lui avait eu la bonne idée, peut être pas totalement volontaire, de naître en 1715, autre année funeste pour la monarchie française. Deux règnes, ou plutôt pour être précis, surtout celui de Louis XV, Jacques Duphly étant déjà en retrait de toute vie publique depuis au moins deux décennies au moment de son décès, au point de susciter l’année précédente la curiosité interrogative d’une gazette sur sa survie.
Sans revenir sur des détails historiques déjà relatés dans notre critique du CD précitée, Jacques Duphly, connut ces dernières décennies quelques admirateurs remettant modestement en lumière un compositeur dont la mémoire s’étiole, prenant ombrage notamment des compositions de Rameau, et souffrant de sa spécialisation dans ce seul instrument, pour lequel il composa quatre Livres de pièces avant de se mettre en retrait, sans doute pour se consacrer à son rôle de pédagogue. L’inventaire après décès de son appartement des quais de Seine ne donne pas même mention de la possession d’un clavecin.
Loris Barrucand aurait pu pour ce premier enregistrement en soliste choisir un compositeur plus connu, plus consacré, pour ne pas dire plus « hype ». Se consacrer à Duphly dénote une prise de risque, et laisse paraître un goût pour les chemins de traverse qui est en soit à saluer. D’autant que le compositeur s’avère tout sauf anecdotique et recèle des pièces joliment audacieuses, tout en dévoilant au fil de sa carrière les évolutions des goûts musicaux de l’époque. Car il y a aussi chez Duphly, au fil des quatre Livres de pièces, parus entre 1744 et 1768, le passage d’une musique qui regardant encore du côté du dix-septième sicle dans les premiers morceaux, évolue pour s’avanouir dans un classicisme naisant, une mélancolie plus sentimentale, à apprécier à l’aune de son appétence pour des compositeurs postérieurs. Et avouons-le, au risque de choquer, certaines de ses pièces les plus tardives supporteraient agréablement d’être jouées sur pianoforte au vu de leur composition musclée, notamment la main gauche.
Le jeune claveciniste nous entraîne donc au fil du concert à la découverte de pièces tirées des quatre livres du compositeurs, pour un voyage musical empreint de curiosité, intimiste, et présentant les compositions jouées avec naturel et simplicité à l’assemblée présente dans la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours. Le concert est donné sur un instrument différent de celui de l’enregistrement, ce soir un clavecin à deux claviers, facturé par Emile Jobin en 1983 d’après un original de Jean Goujon (avant 1749) conservé au Musée de la Musique de Paris. Cet instrument, s’il sied parfaitement aux pièces jouées, aurait pu se distinguer par un son plus marqué, plus personnel, celui-ci trouvant un équilibre entre acidité, réverbération et boisé, là où nous n’aurions pas été contre un tempérament permettant un peu plus d’originalité, et pour le dire sans détours, d’intrépidité métallique.
Le programme reprend très sensiblement les pièces de l’enregistrement : nous saluerons une Courante, nerveuse et musclée que Loris Barrucand embrasse avec détermination énergique, quasi martiale, loin de l’image de préciosité un peu surannée restant attachée à l’instrument. Nous retiendrons aussi le Rondeau (Livre I), particulièrement subtil et expressif, une pièce qui sous ses airs de timidité élégante et séduisante révèle une maîtrise de composition, une capacité à retranscrire le sentiment plaçant son compositeur dans le très honorable héritage des plus grands maîtres de l’instrument. Sa La Latour, issue du quatrième livre lorgne vers Domenico Scarlatti, avec sa verve brillante, son exubérance formelle, son apparat revendiqué.
Certaines des compositions de Duphly prennent souvent pour titre un nom propre, habitude répandue pour nombre de pièces pour instrument soliste ou petits ensembles, marque d’hommage ou référence au commanditaire de l’œuvre. Une telle litanie pas toujours facile à retracer, sauf quand elle croise les patronymes de quelques personnages illustrent du temps, à l’exemple de La de Vaucanson, hommage à l’ingénieur grenoblois[2] connu pour ses extravagants automates (dont un Flûteur jouant du traverso, postérieurement restauré pour jouer du Graun, un air de Brittanico), une pièce à l’image de l’ingénieur, pleine de verve, de hauteur, d’audace formelle, mais peut-être aussi de manipulation, plus brillante dans ses atours que profonde dans sa composition.
De même, on soulignera la qualité de La Pothoüin pour sa densité et sa profondeur, son expressivité sombre, mentionnons une nouvelle fois que c’est avec ce type de pièce, tout sauf illustrative, que se révèle la capacité d’un Jacques Duphly à transcender son instrument
Serein dans son exécution, malicieusement vêtu de la même tenue que sur la pochette du disque, Loris Barrucand conserve en concert la fraîcheur et l’énergie que nous avons déjà mentionnée à son propos. Ductile, d’une grande souplesse de doigté ne recherchant pas plus l’académisme que l’éclat ostentatoire. Réfléchi dans son approche, virtuose sans grandiloquence, il semble souffler sur les partitions de Duphly pour mieux les dépoussiérer, les révéler, désireux de montrer tout l’éclat de ce disciple tardif d’un instrument qui vivant ses derniers feux trouve encore avec ce serviteur un musicien capable de composer des pièces s’inscrivant dans la suite d’une musique française ayant porté le clavecin au pinacle avant de commencer à oublier toute l’expressivité, la sentimentalité permise par l’instrument. (Trop) modeste, Duphly se dissipe avec son instrument dans le tourbillon du premier été révolutionnaire. Loris Barrucand vient très élégamment le rappeler à nos mémoires.
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Plus de renseignements sur le site de l’Hôtel de Barneville : Hôtel de Barneville, Centre musical de rencontre
[2] Et donnant toujours de nos jours son nom à l’une des principales places de la cité alpine.
Étiquettes : Barrucand Loris, clavecin, Duphly, Pierre-Damien Houville Dernière modification: 29 mars 2026
