
Le Quatuor Arod © Laure Bernard
Joseph HAYDN (1732-1809)
Six Quatuors, opus n°76 (1797)
Quatuor n°1 en sol majeur
Quatuor n°2 en ré mineur « Les Quintes »
Quatuor n°3 en ut majeur « L’Empereur »
Quatuor n°4 en si bémol majeur « Lever de soleil »
Quatuor n°5 en ré majeur
Quatuor n°6 en mi bémol majeur
Quatuor Arod :
Jordan Victoria, violon
Alexandre Vu, violon
Tanguy Parisot, alto
Jérémy Garbarg, violoncelle
Cité de la Musique, 15 janvier 2026
Allions nous retrouver en concert cette verve souveraine toute en maîtrise qui nous avait tant plu au disque (Erato) ? Nos quatre garçons dans le vent allaient-ils réveiller Joseph Haydn pour nous rappeler à quel point ce dernier su être novateur, mais aussi audacieux, et peut-être encore plus, qualité suprême, touchant ? Une malencontreuse grippe terrassant l’un d’eux allait-elle les obliger à jouer les Trios à Cordes de ce même Joseph Haydn ?
Que nos lecteurs se rassurent, nos mousquetaires de l’archet étaient bien quatre, comme dans le roman, pour ferrailler de concert à l’exécution en mode marathon de ces six fameux quatuors pour cordes de l’opus n°76 de Joseph Haydn, chapitre majeur d’un genre dans lequel le compositeur viennois excella tant qu’il passe souvent et un peu abusivement pour le père de ce type de formation, oubliant au passage les incursions dans le genre d’un Boccherini (1743-1805) ou même plus précocement d’un Giovanni Sammartini (1700-1775), et sans oublier Mozart qui ne demanda pas l’accord de Haydn pour lui-même consacrer quelques ravissantes partitions au genre. Mais avec pas moins de soixante-huit quatuors à cordes recensés en différents opus entre 1757 et 1803, Joseph Haydn l’emporte au nombre. Mais seulement au nombre ? Gageons que les nombreux spectateurs présents ce soir dans la salle des concerts de la Cité de la Musique seront aussi d’avis après la prestation du Quatuor Arod que le Viennois a, notamment avec cet opus, porté très haut, et sans doute au-dessus de ses contemporains, l’expressivité collective de la formation, la symbiose entre les instruments, l’art de la conversation, savante et musicale entre eux.
Certains moments de grâce se passent aisément d’explications et le concert de ce soir en fait partie. Par sa rigueur un peu janséniste, son rituel aux allures immuables, les quatre musiciens délaissant leurs taquines frimousses de pochette d’album (qui pourtant nous avaient follement amusées) pour une allure plus sage, ponctuant chaque fin de quatuor d’une sortie de scène et chaque doublette de quatuor d’un entracte, pour eux l’occasion de se reprendre, pour nous de savourer le souvenir des dernières résonnances avant de replonger dans un autre numéro, comme une nouvelle variation, mais aussi et peut-être surtout, un nouvel horizon.
Car oui, il y a bien dans l’interprétation que nous en donne le Quatuor Arod ce sfumato constant, cette légèreté toujours radieuse, aérienne dont se nimbe le quatuor comme pour mieux souligner la modernité visionnaire de la partition de Joseph Haydn. Parfois, et ailleurs, la légèreté peut être trompeuse, aguicheuse et sans épaisseur, ici l’étole est taillée aux ciseaux des plus grands maîtres.
Quels exemples mettre en exergue ? Peut-être les mouvements les plus lents de chaque pièces, objets d’une attention toute particulière des musiciens, d’une symbiose intime. En quelques notes, en quelques traits musicaux un paysage se dessine, le brouillard se retire sous l’effet d’un layon, une émotion chaude nous submerge, chaque note suspendue se nourrit du grain évanescent de l’instrument à ses côtés. Une magie qui opère, fige la salle à plusieurs reprises, sur l’Andante o più tosto allegretto du Quatuor n°2, mais avec peut-être plus d’intensité encore sur l’Adagio sostenuto du Quatuor n°1, en retenue maîtrisée. Il en sera de même sur l’Adagio du Quatuor n°4 « Lever de soleil », agissant comme une promesse de l’aube, à la fois fragile et vitale, chez un Joseph Haydn qui loin de préfigurer un romantisme des sentiments par bien des aspects narcissique, nous entraîne au contraire sur le versant ineffable de la musique, ne surjouant jamais le pathos, ne surlignant aucun affect, esquissant d’une légèreté de plume la richesse d’un sentiment, la joliesse d’une émotion. Une musique aussi maîtrisée que novatrice, où les phrases musicales se plaisent à glisser entre les quatre instruments, conversation à quatre où toutes les nuances d’alliances se font jour, les quatre interprètes du jour, de haute connivence, ayant poli tous les contours d’une partition, non pour la rendre lisse, mais pour en révéler les moindres sillons.
Et pour souligner la modernité assez révolutionnaire de Joseph Haydn dans cet opus tardif (celui-ci étant âgé de bien plus de soixante ans au moment de sa composition), nous pourrions citer à raison la longue file de ses suiveurs, disciples, continuateurs et copieurs aux talents variables et à la reconnaissance plus ou moins avouée. Mais contentons-nous de rappeler que Joseph Haydn fut à vingt ans le valet et l’élève d’un Nicola Porpora acariâtre, jamais avare de quelques rudoyements, mais dont Haydn dira qu’auprès de lui il appris « les véritables fondements de la composition ». Ainsi faut-il dans cette musique de Haydn moins rechercher les prémices de Ludwig van Beethoven que l’héritage d’un Alessandro Scarlatti. Quel contraste en effet entre la musique de Haydn et celle de ses immédiats prédécesseurs. Le compositeur, ne succombant jamais à l’illustration, au divertissement, offre une partition dense, métaphorique et perpétuellement inventive avec laquelle il repousse non pas les limites des individualités de ses instruments, mais du quatuor à cordes considéré comme un tout, dont chaque nuance, chaque interstice sera l’objet d’une fine exploration.
Bien sûr, ces six pièces ne sont pas à considérer comme un bloc et si comme nous l’avons souligné les mouvements les plus lents offrent entre eux quelques remarquables parentés, il est aussi possible de s’attarder sur la personnalité de chaque œuvre. La distinction a souvent été faite entre les trois premiers, plus sages, plus conventionnels dans la structure de leur composition et les trois derniers sur lesquels Haydn laisse libre cour à plus d’audace formelle, à une composition plus débridée, plus libre. On relève chez Haydn et dès l’Allegro con spirito du Quatuor n°1 son gout du contraste, de la variation des thèmes, osant la mise en exergue de quelques accords à la manière d’un Beethoven ou d’un Schubert après lui, et immédiatement après une structure contrapuntique que n’auraient pas reniée ses plus illustres prédécesseurs. Haydn embrassant une tradition ancrée dans le baroque et se poursuivant bien après lui (chez Brahms notamment), puise l’inspiration de certains passages dans les rythmes de la musique populaire, que ce soit dans les dernières mesures de cet Allegro con spirito ou par la suite, en particulier dans les menuetto qui composent à chaque fois le troisième mouvement de chaque quatuor. Des mouvements prenant parfois la forme d’une structure en trio (quatuor n°1, quatuor n°2), Haydn composant un Menuet des Sorcières (quatuor n°2) à l’enivrant canon, ou versant dans des mélodies d’inspiration hongroises comme pour les mouvements conclusifs des deux premiers quatuors.
A la variété des inspirations des trois premiers quatuors on pourra juxtaposer les audaces formelles plus affichées des trois dernières pièces composant l’opus, audace culminant indéniablement avec le mouvement final du Quatuor n° 6 sur lequel Haydn juxtapose les accords les plus audacieux, les plus périlleux, à revers de toute logique classique de composition, préfigurant une musique nettement plus contemporaine, celle de Stravinsky notamment. Mais l’on pourra avancer que ce ne sont pas dans ces audaces formelles que Haydn se montre le plus percutant. La prouesse, techniquement audacieuse, frénétique et déconcertante s’accompagne de quelques réserves mélodiques. A cet Haydn iconoclaste des derniers mouvements du Sixième Quatuor, il est possible de préférer le charme du mouvement initial Allegro con spirito du Quatuor n°4 avec ce premier violon exécutant le thème du Lever de Soleil, soutenu avec verve par les trois autres instruments, offrant là encore un contraste aussi inhabituel dans l’art des glissades et des reprises de thèmes, et de la conversation entre instruments.
Œuvre parmi les plus connues, les plus jouées du répertoire pour quatuor à cordes, le cinquième quatuor, centré autour de son extatique Largo cantabile e mesto tient sous les archets de nos quatre brillants interprètes toutes ses promesses. Une lamentation mélancolique, un effacement progressif du thème jusqu’au murmure, à la suspension, pour finalement s’éteindre et laisser une fois encore la salle de la Cité de la Musique le souffle suspendu.
C’est à un peu plus qu’une relecture de cet opus majeur du quatuor pour cordes que nous aura invité ce soir le Quatuor Arod. Avec cette interprétation, que l’on devine longuement mûrie, les quatre jeunes musiciens, dont la complicité n’a d’égale que la maîtrise individuelle de leur instrument, nous ont touché au cœur, dévoilant des contours inconnus, nous invitant à l’appréhension des reliefs, aspérités, et grain des partitions. Une relecture toute en ombres et en lumières d’une perpétuelle exaltation.
Pierre-Damien HOUVILLE
Étiquettes : Cité de la musique, Gar, Haydn, Musique classique, Pierre-Damien Houville, quatuor, Quatuor Arod Dernière modification: 23 janvier 2026
