
El Jardín del Cielo
Francisco GUERRERO (1528-1599)
Chansons & villanelles spirituelles
Francisco Guerrero
Los Reyes siguen la estrella
A un niño llorando al hielo
Miguel de Fuenllana
Suscepit Israel
Francisco Guerrero
Claros y hermosos ojos, O virgen, cuando os miro
Miguel de Fuenllana
Pleni sunt coeli
Francisco Guerrero
Alma, si sabes de amor
Antes que comáis a dios
Pan divino
Anonyme, al-andalus
B’tayhi , M’saddar
Traditionnel maronite, Liban
Ya Oum Allah
Traditionnel soufi, Turquie
Mevlana
Francisco Guerrero
Ojos claros, serenos
Esclarecida madre
Miguel de Fuenllana
Fecit potentiam
Francisco Guerrero
Dexó del mundo
Si del jardín del cielo
Chant grégorien
Urbs Jerusalem
Miguel de Fuenllana
Benedictus
Anna Reinhold, mezzo-soprano
Quito Gato, vihuela, guitare et oud
1 CD Psalmus, enregistré en février 2024 à Champeaux, parution 2026, 48′
Comment ? Des villanelles ? Ou plutôt des villancicos ? Nous sommes presque surpris de tant de légèreté chez Psalmus, éditeur de musique religieuse exigeant et aux parutions soignées et souvent d’une intériorité sobre. Mais l’on se rassure de suite, car ce ne sont pas des chansonnettes licencieuses ou de rue que voilà, mais des rares villancicos spirituels de la Renaissance espagnole, autour de la figure de Francisco Guerrero, célèbre maître de chapelle de la Cathédrale de Séville. Ces pièces ont été écrites et publiées pour trois à cinq voix. Aussi l’on regrettera qu’ells soient adaptées pour une seule voix soliste (mais quelle voix !) avec accompagnement de vihuela. Même si ces arrangements étaient courants, l’on aurait pu imaginer un programme alternant les transcriptions solistes avec des versions originelles plus madrigalesques. D’ailleurs est-ce pour rompre une potentielle monotonie que les pièces pour vihuela seule de Miguel de Fuenllana sont intercalées ? Enfin l’on saluera l’insertion de quelques pièces orientales réminiscentes du pèlerinage du compositeur en Terre Sainte, et du contexte arabo-andalou particulier de la péninsule ibérique, sans autant pour suivre pas à pas les étapes du voyage. Ce disque constitue un pendant plus concentré à celui du Banquet du Roy, paru en 2022 chez Hortus, également dédié à Guerrero.
Ce projet aurait mérité un livre-disque plus dense, illustré, approfondi, à la manière de ceux de Jordi Savall. Hélas, sans doute les moyens de l’éditeur ne l’ont pas permis. L’on regrette que les extraits très pertinents de l’ouvrage de Francisco Guerrero (El viage de Hierusalem publié en 1590) qui accompagnent les pièces musicales – soit en donnant du contexte, soit simplement par une affinité en termes d’affect ou de climat – soient si brefs. Ainsi, pour la première chanson, « Los Reyes siguen la estrella », on nous introduit avec à-propos à la Nativité et aux Rois Mages en citant le Voyage et sa prose poétique : « Nous vîmes ensuite une citerne pleine d’eau pure, où les trois saints rois mages se désaltérèrent, tout à la joie de revoir l’étoile qui s’était dérobée à leur vue avant d’entrer à Jérusalem et qui les conduisit alors jusqu’à la crèche de Bethléem où était l’enfant Dieu. »

Conrad Grünenberg, Description du voyage de Constance à Jérusalem. Région du lac de Constance, vers 1487. Bibliothèque régionale de Bade, Karlsruhe, Cod. St. Peter, pap. 32. – Source : Wikimedia Commons
Il y a une grande finesse, une extrême douceur, une piété simple dans l’interprétation d’Ana Rheingold. Sa voix pure mais chatoyante et moirée, d’une grande richesse de coloris, d’une souplesse féline, conserve un dépouillement, une simplicité, une intimité absolument admirables. Est-ce la magie du lieu, les voûtes de Champeaux ? En dépit de leur brièveté, les pièces interprétées par Ana Rheingold et son complice Quito Gato, dont l’accompagnement très concentré soutient sans jamais s’imposer, se racontent encore et encore. Malgré la simplicité de la mélodie, que de douleur voilée, triste, contenue, courageuse, dans « A un niño llorando al yelo ».
Les pièces instrumentales s’inscrivent à la fois comme des intermèdes, des respirations, mais aussi des prolongements. L’on avoue être insuffisamment versé sur la facture de la vihuela à sept cordes qui, à l’écoute, possède la sonorité cristalline et perlée des luths de cette époque. En revanche, goûtons la clarté très articulée du jeu naturel Quito Gato, que ce soit dans le « Shutafut » (Israël) ou encore dans le « Plenilunio » (Kapsberger). Il y a là une fluidité mais aussi un contrepoint en pointillés qui fait la part belle au silence. Même chose dans le « Benedictus » qui conclut ce CD bien trop court, droit et noble.
Puisque nous parlons de Quito Gato, profitons-en pour saluer également sa maîtrise de l’oud oriental à six cordes, notamment pour le « Tayim Sadar », assez virtuose, et dans le traditionnel maronite « Ya umm allah », vibrant. La voix d’Ana Rheingold se montre alors étonnamment à l’aise dans ce répertoire où on ne l’attendait pas forcément, avec ses inflexions, ses mélismes et une gutturalité qu’on ne lui connaissait pas. Le traditionnel soufi « Mevlana », purement instrumental, offre également un petit écrin pour des sonorités et des intervalles relativement exotiques à nos oreilles, mais qui, dans l’Espagne de l’époque, étaient communs du fait du mélange et du croisement avec la civilisation mauresque.
Mais revenons aux villancicos de Guerrero. On distinguera, de ce répertoire relativement homogène, certaines pièces incandescentes : l’intense « ¡Alma, si sabes de amor! », d’une verticalité généreuse, d’une grande pureté ; le « Pan divino, gracioso », à un je-ne-sais-quoi de souriant et de quotidien, d’une grande tendresse. Et puis il y a « Si del jardín del çielo » qui donne son nom au disque, fervente contemplation irisée, en hommage à la Vierge.
Certains auditeurs regretteront le climat contenu, discret, intime, de cet enregistrement. Il y a là une épure toute en courbe, un demi-sourire de Mona Lisa constant, une introspection solitaire. D’autres – et nous en sommes – y verront la prière sans l’ascétisme, la beauté du chant sans l’extraversion, la réconciliation entre un grand compositeur et ses souvenirs de voyage, un pèlerinage vers la Terre Sainte, mais avant tout un voyage intérieur au jardin du Ciel. Un jardin qui se découvrira donc à ceux qui voudront bien l’aller trouver.
Viet-Linh Nguyen
Technique : enregistrement d’une extrême pureté, d’une grande transparence.
Étiquettes : Francisco Guerrero, Gato Quito, Muse : or, musique religieuse, Psalmus, Reingold Anna Dernière modification: 6 septembre 2026
