« C’est Noël : Il est grand temps de rallumer les étoiles… »
(Guillaume Apollinaire)
C’est une sélection de Noël placée sous le signe des contrastes que nous vous proposons cette année entre les beautés polyphoniques de Venise, la résilience britannique teintée de clarté française, et enfin une ferveur romaine qui confond parfois vitesse et précipitation.

Natale Veneziano
oeuvres de Heinrich Schütz (1585-1672), Claudio Monteverdi (1567-1643), Andrea Gabrieli (1533-1585), Giovanni Bassano (c. 1558-1617), Giovanni Gabrieli (c. 1557-1612), Francesco Cavalli (1602-1676), Alessandro Grandi (1586-1630).
Odi Christus natus est (Schütz)
Dixit Dominus (Monteverdi)
Angelus ad pastores ait (A. Gabrieli)
Confitebor tibi Domine (Monteverdi)
Quem vidistis pastores (Bassano)
Beatus vir (Monteverdi)
O Jesu mi dulcissime (G. Gabrieli)
Laudate pueri Dominum (Monteverdi)
Alma Redemptoris Mater (Cavalli)
Laudate Dominum (Monteverdi)
Salve Regina (Cavalli)
Magnificat (Grandi – première mondiale)
Il Pomo d’Oro
Direction Giuseppe Maletto
1 CD Arcana, enregistré du 16 au 21 juin 2024 à la Confraternita dei Santi Rocco e Sebastiano à Cumiana, Turin (Italie), 76’28
C’est un magnifique voyage dans la Venise de Claudio Monteverdi auquel nous convie Giuseppe Maletto. Comme l’explique avec érudition Marco Bizzarini, professeur de musicologie à l’Université de Naples dans le livret accompagnant ce disque, la Cité des Doges fut le foyer d’une activité musicale foisonnante aux XVIe et XVIIe siècles. On connaît bien sûr Andrea Gabrieli, mort en 1585, et la lignée s’étend jusqu’à Francesco Cavalli, disparu près d’un siècle plus tard en 1676. Pourtant, on associe trop souvent la musique vénitienne presque exclusivement aux grands motets à double chœur, dont les Gabrieli ou Monteverdi s’étaient fait une spécialité, ou à l’opposé, aux motets intimistes d’un Grandi.
C’est à une facette moins fastueuse en termes d’accompagnement instrumental, mais tout aussi passionnante, que nous convie l’ensemble Il Pomo d’Oro. Le programme se déploie comme un véritable hymne à la polyphonie pure. En guise de soutien instrumental, l’effectif se fait discret : on note l’orgue de Chiara Cattani attentif et coloré, aux côté étonnamment d’une harpe pour ponctuer certains morceaux. Enfin le violone de Federico Bagnasco. C’est tout pour le continuo, pas d’autres cordes, pas de violes, pas de théorbe, encore moins des instruments de dessus dont le fameux couples de cornets-sacqueboutes.
Autant dire que c’est avant tout un disque qui fait la part belle aux voix, jouant sur des variations constantes de pupitres entre les pièces. L’usage du double chœur est ici réservé à trois pièces magistrales : le Dixit Dominus de Monteverdi, le Quem vidistis pastores de Giovanni Bassano, et enfin le Magnificat inédit d’Alessandro Grandi datant de 1629.
En dépit de la variété des écritures, cette prévalence de la choralité confère à l’ensemble de l’enregistrement une extrême homogénéité. Celle-ci pourrait se muer en monotonie si, avec un art consumé, Il Pomo d’Oro, sous la conduite attentive de Giuseppe Maletto, ne savait pas sculpter avec autant de soin les phrasés, jouant constamment sur le contrepoint, sur les textures et sur les nuances. Que de magnifiques crescendi par paliers, suivis de soudains murmures ! L’enregistrement, doté d’une belle spatialité et d’une agréable transparence, permet de suivre ces lignes qui s’entrelacent avec une légèreté pleine de grâce et d’espoir.
Le climat de Noël est pleinement présent. En dépit d’épisodes historiques parfois tragiques — rappelons la terrible peste de 1630 qui sévit à cette époque — la musique de cet enregistrement demeure à la fois apaisée, fluide et lumineuse. Sous la houlette du chef, elle se pare même d’un dynamisme bienvenu, parfois inattendu, mais jamais brutal ni nerveux.
Parmi nos pièces préférées, le très large Odi Christus natus est (SWV 456) de Heinrich Schütz, composé vers 1610, se révèle une véritable cathédrale de voix. Le célèbre Dixit Dominus (SV 191) de Monteverdi, qui suit de près et s’étend sur dix minutes, déploie ses effectifs à double chœur et solistes avec une pesanteur et une spiritualité noble et ferme. C’est une interprétation à la fois moderne, aérienne et monumentale.
Parmi les pièces un peu moins célèbres, on relèvera un ancien Quem vidistis pastores de 1598, signé Bassano. Écrit pour double chœur, il installe un climat doloriste, très tendu. L’équilibre entre les pupitres, avec des voix de sopranos particulièrement présentes, y est admirable. On aurait peut-être aimé, dans l’introduction, un peu plus de vigueur, mais encore une fois, dans ce climat de recueillement, il vaut mieux pécher par modestie que par extraversion. Autre moment phare, le O Jesu mi dulcissime de 1615 de Giovanni Gabrieli, d’une ineffable douceur.
On avouera avoir été moins ému par le Magnificat Secundi Toni de Grandi, publié à Venise en 1629, qui clôture le disque et constitue une première mondiale au disque. En effet, l’œuvre, certes d’une grande expressivité, pâtit paradoxalement à la fois de sa majesté — c’est une composition pour double chœurs trop ou pas assez grandiose — et de son ascétisme, l’accompagnement se réduisant principalement à l’orgue. La rondeur des attaques semble ici contrarier la pompe du propos.
Mais à cette toute petite réserve près, voici un Noël vénitien extraordinaire de probité, de rigueur et d’intensité, à se procurer instamment.
Technique : enregistrement clair et précis, manquant peut-être un petit peu de chaleur et de réverbération naturelle.

Marc-Antoine CHARPENTIER (1643-1704)
“Baroque Christmas”
In nativitatem Domini canticum H.416,
Noëls sur les instruments,
Messe de minuit pour Noël H.9
Monteverdi Choir
English Bach Soloists
Direction musicale Christophe Rousset
1 CD, enregistré en décembre 2024, Soli Deo Gloria, 69’21
Suite aux déboires très médiatisés de Sir John Eliot Gardiner et à sa mise en retrait due à une conduite jugée autoritaire, c’est Christophe Rousset que l’on retrouve au pupitre, en chef invité de luxe à la tête du Monteverdi Choir et des English Bach Soloists. Le répertoire s’en ressent immédiatement : quoi de mieux, en effet, pour célébrer la Nativité que les œuvres de Marc-Antoine Charpentier, que Rousset dirigea lors d’un tour de l’ensemble entre l’église St Martin-in-the-Fields de Londres, La Scala, et l’Elbphilharmonie de Hambourg. L’oratorio In nativitatem Domini Nostri Jesu Christi canticum est magnifique d’ampleur, de verve naturelle, mêlant la grandeur des effectifs et des sonorités à des tournures d’une désarmante candeur joyeuse.
Si l’on pouvait craindre un choc des cultures, le résultat est d’une tenue exemplaire, y compris le respect des articulations et des sonorités de l’orchestre à la française, avec son collage si particulier de cordes et bois. Certes, sans parvenir tout à fait à cet équilibre miraculeux entre noblesse et naïveté populaire qui caractérise la version de référence de William Christie chez Erato, ni à la puissante intériorité de Sébastien Daucé (Harmonia Mundi), Rousset réussit un disque de grande classe, d’une fluidité remarquable. La qualité intrinsèque du chœur rehausse la simplicité mélodique de la Messe de Minuit tandis que Christophe Rousset dirige avec une élégance rompue au ballet de cour et aux divertissements lullistes. On appréciera avant tout l’extrême cohérence des pupitres du Monteverdi Choir et l’atmosphère de jubilation “classique”, de bon ton. Les deux Suites des Noëls aux instruments étaient dispensables, quoique colorées. Une lecture noble et racée, qui redonne un peu de sérénité à une institution bousculée, mais qui manque un peu de dramatisme et de spiritualité.
Technique : enregistrement clair et avec une esthétique assez large.

Alessandro SCARLATTI (1660-1725) & Giovanni GIORGI (?-1762)
“Christmas in Rome”
Messa per il Santissimo Natale
O Magnum Mysterium
Cantata Pastorale
Carlotta Colombo, soprano
Coro e Orchestra Ghislieri
Direction Giulio Prandi
1 CD Arcana. Enregistré en mars 2023 à la Sala della Carità de Padoue, 72′
Autre ambiance avec la sortie remarquée chez Arcana d’un programme consacré à la musique pour la Basilique Sainte-Marie-Majeure à Rome (surnommée la “Bethléem de l’Ouest” car elle abrite les reliques de la Crèche). On y retrouve Giulio Prandi et son Coro e Orchestra Ghislieri pour un disque absolument détonant. Hélas, le terme n’est pas ici qu’élogieux : l’enregistrement ne rend pas vraiment justice au génie d’Alessandro Scarlatti, tant les interprètes semblent pressés d’en découdre.
Dès les premières mesures, l’orchestre apparaît un peu trop fin, dominé par des violons placés très en avant et aux sonorités parfois trop aiguës (malgré le talent de Marco Piantoni et Alberto Stevanin). Le chef semble confondre vigueur et hâte. Si l’on ne connaîtra pas l’acoustique de la Sala della Carità de Padoue où ce CD fut enregistré en mars 2023, cela nous étonnerait beaucoup que la vaste nef de Sainte-Marie-Majeure ait pu supporter des tempi aussi condensés. La résonance du lieu aurait sans doute complètement brouillé ces lignes qui, ici, ne nous parviennent que sous la forme d’un squelette nerveux. Le génie du compositeur se laisse entrevoir, mais malgré – et non grâce à – l’inaptitude de la restitution.
Dans le livret, le chef vante pourtant l’excellente facture de cette musique, sa finesse, sa maîtrise compositionnelle et son “trait humain immédiat”. Or, pour que ce trait puisse émerger, il aurait fallu lui laisser de l’espace. Ce n’est pas le cas ici, et le contrepoint s’en trouve singulièrement bousculé. Le Kyrie de la Messa per il Santissimo Natale de 1707 pâtit cruellement de cette recherche effrénée et hédoniste de la couleur et de l’écume. Le Gloria, vaste architecture baroque, souffre également d’une battue trop rapide et de pupitres aigus par trop privilégiés, créant une nervosité dans les attaques qui nuit à la fois au caractère fervent des chœurs et à la concentration de l’ensemble.
Tout n’est cependant pas à jeter dans cette course à l’abîme. On saluera le trop bref Beatus Vir (“béat amateur” de paix ?), œuvre à petits effectifs d’une profondeur intense qui offre une respiration bienvenue. Hélas, la Cantata pastorale da camera, au caractère certes plus profane, vire par moments au simple exercice de beau chant. La soliste Carlotta Colombo s’y révèle d’une élégance de soubrette ; son timbre flûté, légèrement désagréable dans le registre médian, possède une projection assez fine mais manque de corps pour incarner le mystère. En revanche, il faut souligner la réussite de la très belle aria pastorale “Nacque col Gran Messia”. Séduisant par sa générosité et son ambition, c’est un très vaste air de plus de sept minutes au caractère à la fois tendre, doucereux et élégiaque, sans doute l’un des sommets de cet enregistrement très inégal.
De même, le motet O Magnum Mysterium, archaïsant et rappelant les splendeurs polyphoniques vénitiennes, accompagné par un seul orgue, surprend et touche juste. Il faut d’ailleurs noter l’usage très intéressant des doubles chœurs chez Scarlatti, bien mis en valeur dans cette pièce tout comme dans la Messe.
Le disque se conclut en délaissant Alessandro Scarlatti pour Giovanni Giorgi, qui composa sa propre messe pour Sainte-Marie-Majeure quelques décennies plus tard. Malgré un contrepoint toujours présent, on sent poindre les entrelacs de violon et une plus grande simplicité mélodique très attrayante. Dans ce style qui n’est pas encore tout à fait galant mais qui n’a plus la rigueur scarlattienne, l’approche de Prandi fonctionne mieux. On avouera, un peu honteusement, que dans cette partie plus légère, moins fouillée mais plus immédiatement séduisante à l’oreille, le Coro e Orchestra Ghislieri se montre davantage convaincant.
Voici donc un programme sur le papier splendide, mais qui, pour son plat de résistance – la messe de Scarlatti – reste en deçà des espérances. L’orchestre, quoique très impliqué, demeure tout de même assez maigre avec son unique violoncelle, sa contrebasse, son théorbe quasi inaudible et son orgue, peinant à soutenir la cathédrale sonore qu’il tente d’ériger.
Technique : enregistrement clair et bien équilibré entre chœur et orchestre.
Viet-Linh Nguyen
Étiquettes : Alessandro Grandi, Alessandro Scarlatti, Arcana, Claudio Monteverdi, Colombo Carlotta, Coro e Orchestra Ghislieri, English Bach Soloists, Giovanni Giorgi, Il Pomo d'Oro, Maletto Giuseppe, Marc-Antoine Charpentier, Monteverdi Choir, Prandi Giulio, Rousset Christophe, Soli Gloria Deo Dernière modification: 6 janvier 2026
