“Le moi est haïssable.”
(Blaise Pascal, Pensées)

Sieur de MACHY (fl. 1685-1692)
Intégrale des Pièces de Viole (1685)
Flore Seube, basse de viole (viole à sept cordes de Pierre Jacquier 2008, archet de Craig Ryder 2009)
2 CDs digipack cartonné, enregistré du 26 janvier au 2 février 2026. Les Belles Écouteuses, durée totale : 61’18 + 58’37
On attendait depuis longtemps cette intégrale des pièces du Sieur de Machy (ou Demachy). Certes, de nombreux gambistes ont déjà défriché ce répertoire complexe, composé de « pièces de viole en musique et en tablature, différentes les unes des autres, et sur plusieurs tons », différentes les unes des autres et explorant plusieurs tons. Ces deux livres, réunis dans le recueil publié à Paris en 1685, sont historiquement les premiers parus au jour pour la viole seule, devançant de peu ceux de Marin Marais.
Ces pièces pionnières se caractérisent par deux particularités notables. La première réside dans la notation : seule la moitié des pièces est imprimée en partition ordinaire, l’autre moitié étant notée en tablature. Ce parti pris révèle peut-être une conception de la viole relativement proche de celle du luth, un penchant dont on trouve d’ailleurs trace dans les écrits du compositeur. Cette position de Demachy est singulière. La seconde c’est l’importance de sa publication : c’est la première à présenter des pièces de viole seule, un an avant que Marais ne publie son premier livre (1686).
D’après Jean Rousseau et son Traité de la viole de 1687, Demachy — dont on connaît finalement peu de choses — était un élève de Nicolas Hotman, tout comme Monsieur de Sainte-Colombe. Il apparaît dans une brochure de 1688, rapportée par Rousseau, que Demachy n’appréciait guère l’ajout de la septième corde à la viole : « la septième corde dont se servait Sainte-Colombe était une folie ». Il finit pourtant par l’adopter, puisque ses propres pièces en font usage.
Dans le débat esthétique sur la musique de Demachy, deux catégories de musiciens s’opposent : ceux qui traitent ces pièces de viole seule de manière davantage mélodique et ceux, pour caricaturer, qui la traitent de manière harmonique. On sait, d’après la préface du compositeur, qu’il était un farouche partisan du « jeu d’harmonie », où les accords jouent un rôle prépondérant. Il écrit en effet :
« Ceux qui veulent réduire la viole à des pièces simples [mélodiques], ce qui n’a jamais été en usage pour cet instrument joué seul […] croient en donner de bonnes raisons, en disant que les accords empêchent qu’on ne fasse de beaux chants et des agréments, et que par conséquent on ne peut jouer si tendrement. […] Ils se trompent assurément. Quand un homme sait bien sa profession, les accords ne doivent pas l’embarrasser en composant de beaux chants avec tous les agréments nécessaires pour jouer tendrement. » (orthographe modernisée)
De là découle la difficulté de l’écriture de Demachy. Avec un soin maniaque, le compositeur note méticuleusement les tenues dans ses partitions, exigeant du musicien qu’il laisse le doigt en position après avoir joué une note donnée pour la laisser continuer de résonner. Il fournit une liste de signes représentant les ornements (pas moins de dix-huit !), avec diverses indications pour les exécuter, précisant même pour les vibratos s’il faut les réaliser à un ou deux doigts.
Ceci étant posé, l’enregistrement de Flore Seube — le premier couvrant les deux livres dans leur intégralité — possède les écueils de ses qualités. C’est une lecture d’une rigueur extrême, presque aride, épurée, janséniste. Les tempi sont modérés, le phrasé ciselé et délicat, mais d’une netteté qui ne cherche pas la séduction, ni le charme, et n’est pas sans rappeler le jeu sobre d’un Jonathan Dunford ou d’un Jean-Louis Charbonnier. On imagine aisément la gambiste en Sainte-Colombe féminine, à la manière du personnage de Marielle dans Tous les Matins du Monde, retirée dans sa cabane de mûrier, solitaire, le visage fermé, le sens concentrés. Le soin apporté aux coups d’archet et à la clarté des articulations est absolument admirable ; idem pour les ornements, il y a là une leçon de viole exemplaire mais sans esbrouffe. Pas d’alanguissement, ni de coquetterie.
Aussi, cette lecture presque ascétique manque singulièrement d’abandon, de tendresse, d’émotion et de chant. Là où Jordi Savall faisait de Demachy un poète rêveur (Astrée), là où Romina Lischka dessinait un sourire dansant (Musica Ficta), où Pandolfo s’emballait un peu (Glossa), Flore Seube aligne les mouvements des différentes suites comme autant d’exercices techniques. Les tempos sont réguliers, le son offre des aigus parfois éplorés mais des résonances de graves un peu trop étouffées (on aurait peut-être préféré d’ailleurs un instrument d’époque plutôt que la copie de Pierre Jacquier trop peu résonnante, du moins dans cette captation). L’ensemble ne respire pas l’amabilité mais l’artisan méticuleux, le compagnon, le bâtisseur. Flore Seube a cherché “à garder la ligne musicale et le phrasé en respectant les indications et la multitude de contraintes techniques liées aux agréments, doigtés et tenues établies par le compositeur.” et l’on se dit que cette révérence – musicologiquement louable – l’a musicalement un peu trop paralysée.
Par exemple, les danses ne décollent guère. La très célèbre Chaconne de la Suite en Sol mineur est prise sur un tempo trop rapide, avec un archet rugueux qui ne laisse pas les notes s’épanouir. On aurait pu, avec peut-être un respect moins scrupuleux des instructions du compositeur, imaginer une lecture plus variée, plus personnelle, plus élégante, plus mouvementée et plus directe. Les coups d’archet sont variés, mais d’une méticulosité impeccable presque militaire. Au velours, l’interprète choisit la bure, mais avec une cohérence conceptuelle qui force le respect. On regrettera que les temps forts ne soient pas très marqués, un choix étonnant quand on sait que l’interprète étudia avec Paolo Pandolfo, au style presque diamétralement opposé et d’une théâtralité contrastée. Là encore, le spectre de Demachy, et sa primauté accordée à une lecture harmonique ont sans nul doute influencé la musicienne.
C’est peut-être dans les préludes ou les pièces les plus intellectuelles que la gambiste convainc le mieux. Malgré leur brièveté, ils sont magnifiques d’introspection et de silence. On admire en particulier celui de la Suite en Ré majeur, dégingandé, où justement, sortie du carcan des danses, l’interprète se laisse peut-être davantage aller à un discours non mesuré. Celui de la Suite en Sol mineur, sombre et ample, appelle également tous les éloges, avec son dolorisme que l’on retrouve dans la superbe Sarabande de la même suite, entrecoupée de doubles cordes qui sonnent comme des sanglots, l’une des pièces les plus touchantes de l’enregistrement. En revanche, le Menuet de la Suite en Ré mineur déçoit : un peu sec, un peu criard. (Au passage, sur le plan éditorial, les pièces ne soient pas vraiment numérotées d’après le recueil ; et comme l’on retrouve des Suites dans les mêmes tonalités, cela rend la rédaction de ce compte-rendu repérage malaisé.)
Du deuxième CD, l’on célèbrera encore une fois le Prélude de cette Suite en Ré mineur, extrêmement concentré, de même que son Allemande, d’une intensité râpeuse. La Gavotte, quant à elle, aurait gagné à être plus souple. Il y a une capacité d’abstraction dans ces suites que l’interprète rend palpable, refusant souvent le « beau son » et une approche par trop mélodique. Cela réussit parfois : le Prélude de la Suite en La mineur se fait autopsie à la ligne claire. Mais cela nuit surtout aux mouvements plus vifs : la Courante de la Suite en Ré majeur ne danse pas, ne court pas, ne chante pas. La Sarabande, mélancolique mais cherchant justement à éviter trop d’attendrissement ou d’atermoiement, semble se contenir dans une attitude contradictoire. Et quand retentit le dernier Menuet de la Suite en La majeur, Flore Seube réussit à dresser un portrait complexe, difficile, refusant toute facilité d’écoute comme de jeu, terriblement respectueux du compositeur, au prix d’oublier sa personnalité propre.
Voilà une viole qui ne cherche jamais à plaire, mais qui intéressera toujours. Et l’on attend la gambiste dans d’autres répertoires, o son archet sera éventuellement moins bordé.
Viet-Linh Nguyen
Technique : prise de son un peu sèche, et sans bruits de proximité comme celui des doigts sur la touche, correspondant à l’approche analytique de l’enregistrement.
Étiquettes : Demachy, Les Belles Ecouteuses, Muse : argent, Seube Flore, viole de gambe Dernière modification: 7 janvier 2026
