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La ligne claire (Bach, Sonates et Partitas, Tedi Papavrami – Alpha)

Jean-Sébastien Bach (1685 – 1750)
Sonates & Partitas pour violon seul BWV 1001 à 1006

Tedi Papavrami, violon Christian Bayon, Lisbonne, 2005.
Archet Jean-Marie Persoit, Paris, vers 1830.

2 CDs, Alpha / Outhere, 2021, 67’19 + 71’41.

Ce n’est pas encore 20 ans après, mais 17.  Tedi Papavrami revient sur ces Sonates et partitas pour violon seul de Bach,  au stylus fantasticus déjà archaïsant,  lent aboutissement d’une culture germanique du violon sanza basso où s’illustrèrent Westhoff ou Biber.  C’est une relecture exigeante, presque rigoriste, extrêmement pensée, que le violiniste nous offre. Jacques Drillon qui a rédigé les très justes notes de programme  dit déjà tout de cette ascèse : « Tedi Papavrami (…) s’est interdit le vibrato à quelques rarissimes et délicieuses exceptions près, a renoncé aux basses appuyées, aux aigus brillants, à tous les effets de manche dont sont coutumiers les violonistes, et qui ont marqué les interprétations les plus réputées (…) De toute évidence, il a choisi de n’avoir recours, pour obtenir l’expression, qu’au phrasé et à la sonorité ». On goûte ainsi un violon sensible et pudique, posé, retenu, d’une extrême clarté et au discours inégal. Car si le bel et noble Adagio introductif de la Première Sonate irradie d’une beauté froide l’hiver, que dire de cette Fugue étriquée, saccadée, et qui se refuse à la danse comme au chant ? Que dire de ces doubles cordes envoyées comme en passant, de ces arpèges qui craignent la balancement ? Camisole de l’archet, aigus aigres mais geste trop cursif, l’on se demande où le grand artiste souhaite nous mener… La Sicilienne qui suit, certes plus douce, se refuse à trop de tendresse, et résiste aux vertiges de l’abandon. Quand vient le Presto final, chantant, rapide mais peu virtuose, manquant de gradation dramatique, l’on a l’impression de se trouver face à un Bach confiné, qui ne respire pas sous le masque.

L’incontournable Seconde Partita souffre quant à elle d’une ligne sinueuse mais trop régulière, et comme le dit si bien Jacques Drillon, l’on observe en le déplorant ce renoncement cromwellien aux basses appuyées, aux aigus brillants. Conjugué à un tactus trop régulier, la longue Allemande initiale dévoile une monotonie blafarde. Heureusement la Courante bondit un peu, espiègle claudicante, pince-sans-rire un peu sèche. La Sarabande se tient mais là-encore écarte toute tentation de pathos crépusculaire tandis qu’une Gigue altière, superbe de nuances, crève trop brièvement ce palais de glace. Mais pardonnera t-on à la Chaconne ? Face à ce monument immense, ce monde en soi, ce kaléidoscope si humain, Tedi Papavrami choisit résolument de prendre la grand route sans ornière plutôt que de musarder sur le sentier des crêtes. Il déroule sa Chaconne avec une assertivité clinique, une distance hiératique que vient parfois troubler subtilement une infime accélération, un emballement vite réprimé, un tressaillement qu’on devine boulimique. Ces éclairs de fugace beauté nous font d’autant plus regretter le parti-pris interprétatif, cohérent mais réducteur, que le violoniste a muri : celui d’un violon de la ligne claire, où les doubles cordes se touchent sans insistance, amoureux coupables qui s’effleurent presque en catimini, où les articulations sont urbaines, où le regard, doux et apaisé, cherche la discrétion du sol ou la solitude des cimes, mais pas les prunelles du prochain. Alors l’on avouera notre admiration tout autant que notre relative déception face à un tel choix interprétatif, qui ne privilégie ni une vision élégiaque dansante et équilibrée à la Isabelle Faust, ni le spleen étiré de Monica Huggett, ni les tourments slaves déchirants d’un Milstein (version de 1955 ou live doloriste de 1957). Loin de toute lecture historiciste ou trop marquée par une école, Tedi Papavrami a gravé à l’eau forte une mélodie délicate, mais sans la rehausser de lavis, ni user de hachures. Il en résulte un matériau… immatériel, comme flottant, manquant de sève et de chair, qui, dans la retenue de ses tempi, dans son refus des contrastes comme des attaques trop nerveuses, se refuse à une rêverie trop expressive. Alors que faire face à une éloquence en pointillés, ou le non-dit en devient presque plus signifiant que l’explicite ? Il appartiendra à chacun de se faire son avis sur cette vision très construite, mais peu loquace et au cours de laquelle l’on aurait tant souhaité que l’artiste accepte de se dévoiler davantage. 

 

Viet-Linh NGUYEN

Technique : captation très texturée et proche du violon 

 

Étiquettes : , , , , , Dernière modification: 9 décembre 2021
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