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Guitar Hero (La Guitare de Louis XIV, Léa Masson – Château de Versailles Spectacles)

La guitare de Louis XIV,
Léa Masson,

Lili Aymonino, Soprano,
Marco Angioloni, Ténor,
Louise Ayrton, Violon,
Arnaud Condé, Flûte à bec et basson,
Natacha Gauthier, Viole de gambe et Dessus de viole,
Julien Gourdin, Percussions
Léa Masson, Guitare et théorbe, direction musicale,

Gaspar Sanz (1640-1710)
Clarines y trompetas, 1674

Luis de Briceno (vers 1581-vers 1646)
Cancion à la Reyna de Francia (1626)

Giovanni Paolo Foscarini (vers 1600-vers 1647)
Pavaniglia con parti variate (vers 1630)

Antoine Boësset (vers 1587-vers 1643)
Récit de Mnémosyne « Quelles beautés Ô mortels », (1621)

Francesco Corbetta (1615-1681)
Chaconne en Do Majeur (1674)

Etienne Moulinié (1599-1676)
Quando borda el campo verde (1629)

Francesco Corbetta
Folias (1648 et 1671)

Etienne Moulinié,
Espagnol, je te supplie (1629)

Charles Hurel (vers 1640-vers 1692)
Prélude et Chaconne pour Mlle de la Balme (vers 1675)

Etienne Moulinié
L’auzel ques sul bouyssou, chanson Gasconne (1629)

Angelo Michele Bartolotti (vers 1615-vers 1682)
Suite en ré mineur (vers 1650)

Etienne Moulinié
Seguir più non voglio (1629)

Angelo Michele Bartolotti
Prélude

Gabriel de Rochechouart, Marquis de Mortemar (1600-1675)
Se voi luci amate, sarabande

Jean-Baptiste Lully (1632-1687)
Air de Mnémosyme (1666)
Ouverture de la grotte de Versailles, arrangée par Robert de Visée (1652-1730), (1699)
Récit d’Iris (1668)
Les Espagnols, Airs Espagnols
Canaries (1666)

Robert de Visée (1652-1730)
Tombeau de Francisque Corbet
Livre de Guitarre dédié au Roy, (1682)

Jean-Baptiste Lully
Chaconne des Harlequins, arrangée par Robert de Visée (1699)
Bel Tempo Che vola

 1 CD Digipack, Château de Versailles Spectacles, 2025, 70’

“Il était né avec un esprit juste et sage ; mais on ne lui apprit qu’à danser et à jouer de la guitare”.
(Voltaire à propos de Louis XIV, Lettre à Frédéric de Prusse, mars 1737)

Bien sur il y eu la guitaromanie, cette passion qui s’empare de la nouvelle bourgeoisie postrévolutionnaire pour la guitare romantique dans les premières années du dix-neuvième siècle, avant que le piano ne vienne la supplanter comme instrument d’apprentissage musical et apanage de réussite sociale. Une guitare qui sert les années d’apprentissage du jeune Hector Berlioz (1803-1869) et où se distingue, au milieu de tant de virtuoses ibériques, Niccolo Paganini (1782-1840), dont la carrière de violoniste tend à quelque peu éclipser cette facette du musicien.

Ce serait oublier un peu vite que bien avant l’orée du dix-neuvième siècle, il y eu une autre vogue de la guitare, baroque celle-ci, à la cour du jeune Louis XIV, mode dont les fondements sont autant à aller rechercher du côté de l’esthétique musicale que de la diplomatie européenne. Un premier élan de la guitare en France auquel la guitariste et théorbiste Léa Masson consacre une jolie anthologie pour son premier enregistrement en tant que soliste et directrice musicale. L’occasion d’une plongée au cœur du répertoire soliste ou d’ensemble de l’instrument sur près d’un demi-siècle de musique, des années 1630 à 1680, autour de pièces pour la plupart publiées à Paris, ou du moins dont l’exécution est avérée à la cour du jeune roi. Ce répertoire, encore nimbée de relents espagnols, n’a été hélas que peu abordé au disque, et mis à part le superbe Reinas par l’Ensemble El Sol (Mirare) pour la période Louis XIII, la musique des années 1630 à 1650 gagne encore à être connue.

Car si l’appétence de Louis XIV pour la musique et pour la dance est chose connue, que ce soit en praticien durant sa jeunesse et en mécène tout au long de son règne, sa pratique de l’instrument, avérée et qu’il poursuivra jusqu’à un âge avancé, est moins considérée, mais finalement peu étonnante au regard de l’emploi fréquent de l’instrument pour accompagner les airs de danses si chères au monarque, bien que les lecteurs se souviendront du savoureux Didier Sandre entonnant à ses enfants un “Je me défends d’aimer autant qu’il est possible” en présence de Madame de Maintenon dans le très réussi téléfilm L’Allée du Roi (où Christophe Rousset apparaît en Couperin lors des soirées d’appartement).

Comme souvent la musique est aussi affaire de politique à la Cour, il convient de replacer un engouement pour l’instrument en parallèle de quelques considérations géopolitiques bien réelles. Car si la guitare baroque est bien originaire du royaume d’Espagne, son usage se répand assez rapidement dans la péninsule italienne, en partie gouvernée par des familles originaires d’Espagne, que ce soit le royaume de Naples, de Sicile, ou encore le duché de Milan. La guitare s’y mêle alors au théorbe, instrument plus caractéristique des régions transalpines. Une guitare de cinco ordenes, à cinq chœurs, pour les cinq cordes doubles de l’instrument, innovation structurelle par rapport aux quatre cordes doubles de la guitare renaissance. Quant au jeune souverain, il n’est pas inutile de rappeler que son père Louis XIII était déjà un adepte de l’instrument, et qu’il se trouve autant en contact avec les influences musicales italiennes, que ce soit par sa grand-mère, Marie de Médicis, que par son parrain le cardinal Mazarin, qu’espagnoles, de par sa mère Anne d’Autriche, venue d’Espagne avec plusieurs guitaristes dans la suite de ses dames.

Léa Masson (au théorbe mais la guitare et la lyra da braccio sont posées au sol) dans le Salon d’Hercule à Versailles © Muse Baroque, 2024

Musiciens italiens et espagnoles irriguent la pratique musicale à la cour et guitare et théorbe ne tardent pas à largement influencer les compositions de l’époque, que ce soit par l’exécution d’œuvres solistes de compositeurs d’origine étrangère ou par l’intronisation des instruments dans les œuvres des compositeurs les plus en vue. Si Léa Masson préfère débuter cet enregistrement par deux œuvres espagnoles, l’une à la guitare soliste de Gaspar Sanz (1640-1710, qui fit ses années d’apprentissage à Naples), Clarines y trompetas, et une savoureuse Cancion à la Reyna de Francia de Luis de Briceno (vers 1581-vers 1646, auteur d’une tablature pour guitare à cinq cordes qui fit référence) exaltant l’arrivée triomphale à la cour de France de la jeune souveraine[1], et où lui-même s’installa, nous pouvons préférer à ces œuvres au style encore purement ibérique les compositions de Lully, qui dans ses airs de ballets un peu plus tardifs employa guitare et théorbe en soutien de compositions plus complexes. C’est le cas par exemple sur le Récit d’Iris, tiré de La Grotte de Versailles (1668), récitatif implorant sur lequel se déploie, outre la belle voix de soprane de Lili Aymonino ou encore la flûte délicieusement soupirante d’Arnaud Condé, le tout drapé par le théorbe de Léa Masson. Et si c’est le théorbe qu’utilise là Lully, c’est bien à des références plus affirmées que le compositeur fait appel, sur le bref Bel Tempo Che vola (tiré de La Mascarade à Versailles et qui servit d’entrée de reprise au Bourgeois Gentilhomme) ou bien encore dans les très vifs Airs espagnols tirés des Espagnols, avec des rythmiques très marquées et l’usage caractéristique de castagnettes.

Lully ne fut ni le seul ni le premier à user de la guitare dans ses compositions et un très bel exemple nous en est donné par Antoine Boësset (vers 1587-vers 1643) qui avec le Récit de Mnémosyne « Quelles Beautés, Ô mortels » dès 1621 délivre un air de cour d’une grande expressivité mélancolique, porté par une magnifique ligne introductive de cordes et où les deux voix de Marco Angioloni (ténor) et Lili Aymonino (soprane) font merveille, en particulier cette dernière dont le timbre et les accentuations subtilement marquées révèlent sa parfaite adéquation avec les sonorités occitanes et catalanes, milieu dans lequel elle a longtemps évolué. Usage de la guitare également pour le compositeur Etienne Moulinié (1599-1676), originaire du Languedoc et introduisant à la cour une influence hispanisante, particulièrement sensible sur son air de cour avec tablature de luth et de guitare Espagnol, je te supplie[2] (1629), là encore porté par une belle dynamique d’ensemble de l’ensemble des interprètes.

Mais si l’usage de la guitare s’impose peu à peu dans les compositions les plus solennelles de la musique de cour, la guitare est aussi apanage de quelques compositeurs étrangers faisant carrière à Paris. C’est le cas de l’italien Giovanni Paolo Foscarini (vers 1600-vers 1647) apparaissant pour une admirable Pavaniglia con parti variate issue de ses Quattro libri della chitarra spagnuola et offrant un bel exemple de jeu de guitare luthé. Mais c’est encore plus la situation de Francesco Corbetta (1615-1681), connu aussi sous le nom francisé de Francisque Corbet du fait de son long séjour en France, notamment connu pour son jeu en razgueado (jeu d’accords glissants de la main droite) et dont Léa Masson nous fait entendre outre l’élégance souveraine de ces notes roulées sur sa Chaconne en Do majeur (1674), de jolies Folias (1671) tout à fait dans le goût espagnol dans lesquelles s’expriment à la fois la maîtrise rythmique du compositeur et une intériorité introspective du plus bel effet. Une dimension propre du compositeur parfaitement assimilée par Robert de Visée qui lui rend le plus beau des hommages dans son Tombeau à Francisque Corbet (Livre de guittarre dédié au Roy, 1682).

Léa Masson dresse ainsi un beau portrait de la guitare au temps de Louis XIV avec des œuvres aussi diverses que le plus souvent intéressantes. S’y glissent quelques curiosités, notamment cette sarabande Se voi luci amate signée Gabriel de Rochechouart, Marquis de Mortemar (1600-1675). Courtisan lettré et pourvu de la finesse d’esprit que l’on accorde à son nom, cet intime de Louis XIII su se concilier les bonnes grâces de Richelieu et conserver la confiance d’Anne d’Autriche. Une malléabilité diplomatique de tous les instants qu’il conserve dans les jeunes années de Louis XIV, s’adonnant même à la musique pour cette courte pièce conjuguant assez curieusement mais agréablement un rythme de sarabande lent et empreint d’une élégance de cour avec un lamento masculin touchant.

En conclusion, cette guitare qui nous démange apparaît à la confluence des influences musicales espagnoles, italiennes et française ce qui, par bien des aspects, est symptomatique de cette capacité d’attraction culturelle de la cour du monarque, dans sa capacité à opérer un syncrétisme musical reflet d’une vitalité culturelle assez unique. Avec ce tableau en forme d’hommage à la guitare baroque à la cour de France, Léa Masson réussi là une bien belle entrée.

 

                                                                       Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : enregistrement clair, captation fidèle aux timbres.

[1] Il débarque à Bordeaux,
Le soleil, le soleil d’Espagne,
Les clairons jouent,
Jouent les clairons,
Trompettes et tambours,

La perle précieuse
Anne d’Autriche,
Infante de Castille,
Et Reine de France
Débarque un jour,
Plus belle que l’aube,
La ville heureuse,
La loue de mille mercis.

Publication par Ballard, 1626.

[2] Et dont la lecture du texte offre par ailleurs un délectable tableau des relations compliquées entre les deux cours :
Espagnol je te supplie,
Laisse moi vivre en repos
Tes yeux pleurent de la suie
Tes soupirs sentent les aulx
[…]
Il me souvient qu’à Paris
Vous sentiez plus le fourmage
Que le Musc et Lambre gris

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