
Artemisia
Oeuvres de Barbara Strozzi (1619-1677), Giovanni Paolo Cima (c.1570-c.1630), Giovanni Paolo Fontana (1589-1654), Lucrezia Orsina Vizzana (1590-1662), Orazio Tarditi (1602-1677), Domenico Mazzocchi (1592-1665), Giovanni de Macque (c.1548-1614), Ippolito Tartaglino (1539-1582), Salomone Rossi (c.1570-c.1630), Alessandro Grandi (1586-1630)
Ensemble Agamemnon :
Amandine Trinque (soprano)
Anaëlle Blanc-Verdun (violon)
Sarah van Oudenhove (basse de viole)
Étienne Floutier (lirone)
Louis Capeille (harpe triple)
Mathieu Valfré (orgue et clavecin)
François Cardet (cornet à bouquin et direction)
1 CD digipack, enregistré du 29 avril au 4 mai 2024 à l’Abbaye de Saint-Amant-de-Boixe (Angoumois), 60’27
Parmi les digipacks cartonnés à la frugalité presque indigente, celui-ci compte parmi les plus fins et les plus fragiles. Il faudra donc bien veiller à ne pas déchirer ce mince étui en sortant le CD ou encore en saisissant le livret. Ceci étant dit, l’on comprend cette sobriété puisque le disque est issu d’un financement participatif.
Les disques consacrés à la musique italienne du début du Seicento, et plus particulièrement romaine ou vénitienne, sont légion. Dans ce territoire abondamment labouré par Christina Pluhar, Konrad Junghänel, la Schola Cantorum Basiliensis, Nicolas Achten ou encore l’Ensemble InAlto pour n’en citer que quelques-uns, ce programme se démarque sa construction autour de tableaux d’Artemisia Gentileschi, à qui le musée Jacquemart-André a récemment consacré une remarquable exposition.
Le propos est original, et rappelle la série Ut Pictura Musica d’Alpha en plus poussé, puisqu’il s’agit ici de choisir cinq œuvres de la peintre et de les illustrer musicalement. Et l’on se dit que l’on aurait bien aimé un joli livre-disque, à la manière de ce que Jordi Savall ou le Ricercar Consort savent si bien faire, où dialogueraient à la fois critique de l’art, reproductions luxueuses des tableaux et de leurs détails, et musique. Mais réjouissons nous déjà de ce que nous prodigue l’Ensemble Agamemnon, qui a pu bénéficier du lieu exceptionnel de l’Abbatiale romane de Saint-Amant-de-Boixe en Angoumois, qui a nul doute été inspirante, bien que loin de l’Italie du Seicento.
Le CD s’organise ainsi en cinq temps, correspondant à cinq tableaux : la Vierge à l’enfant, Suzanne et les vieillards, la Vierge à l’enfant au Rosaire, de nouveau Suzanne et les vieillards, et enfin la Madeleine en extase. En réalité, vous l’aurez compris, malgré cette scansion en cinq chapitres, il ne s’agit que de quatre tableaux; “Suzanne et les vieillards” ayant été scindé en deux pour la variété du propos (même si l’artiste en peignit trois versions). De même, très habilement, François Cardet a séparé la Vierge à l’enfant de celle au Rosaire. Le choix des œuvres musicales est absolument remarquable. Il est soit directement relié au thème du tableau — par exemple pour Suzanne et les vieillards, des diminutions sur la fameuse chanson « Susanne un jour » de Roland de Lassus ou par Ippolito Tartaglino ; ou pour la Vierge à l’Enfant, un “Salve Regina” ou encore un “Ave maris stella” — soit, de manière plus complexe, il peut s’agir de climat ou d’affect. Ainsi, pour Marie-Madeleine en extase, c’est la “Sinfonia Nona” de Salomone Rossi qui ouvre ce chapitre.
Dès la première œuvre, la “Sonata undecima” de 1641 de Fontana, vaste et généreuse, on saluera une extraordinaire familiarité et fluidité du propos. La fusion des timbres, notamment entre le violon, la basse de viole et le cornet, subjugue. Loin de rechercher l’individualité de chaque instrument ou de les poser côte à côte avec un coup de projecteur passant de l’un à l’autre, loin des verdeurs des cornets des années 70 mais également loin des accents amollis et jazzy dont on nous les gratifie trop souvent, François Cardet parvient, dans le creuset de son ensemble, à nous fournir une pâte malléable et sensible, colorée mais sans extraversions indues. Il y a là une finalité, une concentration, une intensité – y compris dans les passages uniquement instrumentaux – qui donne du sens. Les ornements et diminutions sont absolument admirables, mais ils sont avant tout là pour servir le propos, et en écoutant cette effusion à la fois joyeuse et douce, l’on se dit qu’effectivement, il y a là un écho à cette Vierge à l’enfant conservée au Palazzo Spada, les yeux mi-clos, donnant son sein.

Artemisia Gentileschi, Suzanne et les Vieillards, huile sur toile (vers 1610) Château Weissenstein, Pommersfelden – cliché Wikimedia Commons (exposée lors de l’exposition de 2025 au Musée Jacquemart-André)
Le bref hymne “Ave maris stella” de Lucrezia Orsina Vizzana, plus aérien et souriant grâce à son continuo de cordes pincées, permet à la soprano Amandine Trinque de faire valoir une voix d’une clarté parfois un peu tirée dans les aigus, mais à la sincérité évidente. On regrettera une tessiture peut-être un peu trop haute pour elle (le livret ne fait d’ailleurs pas mention de la hauteur du diapason utilisé, sans doute 415 Hz ?). Elle se trouve d’ailleurs plus à son aise dans le “Salve Regina” d’Orazio Tarditi, où son art de la scansion et du phrasé font merveille. Idem dans une œuvre encore plus ardue que ces motets, la Susanna combattuta de Domenico Mazzocchi, qui illustre le procès de la jeune femme injustement accusée. Sur un livret de Principe Aldobrandini se déploie un recitar cantando dramatique et fier. La chanteuse parvient à jouer sur les couleurs, l’émission plus énergique, le chant plus fervent ; ses talents d’incarnation livrent une prestation relativement différente de celle des hymnes religieux. Sa Suzanne combative est d’une lisibilité de princesse.
Pour rester chez Suzanne, sujet que nous affectionnons, on admirera la poésie perlée, éclatante, presque gourmande, de la “Canzon Sopra Susanna”, interprétée par Louis Capeille à la harpe triple. De même, les très fameuses diminutions sur le tube « Susanne un jour » de Roland de Lassus permettent à François Cardet de nous prodiguer un cornet planant au souffle éthéré, qui parvient à réconcilier ornements et sfumato. C’est un cornet qui nous parle avec éloquence, mais presque avec une sourdine ; un cornet murmurant et virtuose à la fois.
Le disque se conclut, trop rapidement à notre goût d’ailleurs, par un “O amantissime Jesu” d’Alessandro Grandi. On avouera que cette jubilation, brillante mais peut-être par trop mondaine, nous a moins touchés. En outre, il manque l’un des deux violons, remplacés ici par un couple cornet et violon un peu bancal. Pour une fois, le cornet de François Cardet, un peu plus pincé, rend le dialogue avec le violon moins fusionnel, peut-être plus différencié, mais on regrettera l’absence de ces effluves, tandis que le tempo assez allant rend l’œuvre presque sautillante.
Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’une vénielle réserve. On saluera cette parution qui pourrait faire bien d’autres émules. Jetons, à titre d’idées pour l’Ensemble Agamemnon, pour l’après Artemisia : au tour de Ghirlandaio ou Bellini ?
Viet-Linh Nguyen
Technique : enregistrement équilibré et belles textures.
Étiquettes : Cardet François, Ensemble Agamemnon, Muse : coup de coeur, Seulétoile, Trinque Amandine, Van Oudenhove Sarah Dernière modification: 3 février 2026
