
Véronique Gens © Marc Ribes / Virgin Classics
Jean Baptiste LULLY (1632-1687)
Ballet royal de la Naissance de Vénus LWV 27 (2ème partie)
Trois Grâces : Claire Lefilliâtre, Isabelle Druet, Lucy Page
Ariane : Claire Lefilliâtre
Orphée : Nicholas Scott
Henry PURCELL (1659-1696)
Dido and Æneas Z. 626 (Didon et Enée)
Opéra en un prologue et trois actes sur un livret de Nahum Tate d’après le livre IV de l’Enéïde de Virgile, créé en décembre 1689 à la Bording School for Girls de Chelsea
Didon : Véronique Gens
Enée : Luigi De Donato
Belinda : Manon Lamaison
Sorcière : Isabelle Druet
2ème Servante, 1ère Sorcière : Apolline Raï-Westphal
2ème Sorcière, Esprit : Marion Vergez-Pascal
Marin : Nicholas Scott
Version de concert, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 27 mars 2026
Oubliez Virgile ! Oubliez son palais de Carthage, Didon, ses amours défuntes avec Enée et la justification par l’écriture de l’âcreté persistante des relations entre Rome et les terres puniques. Un concert de Stéphane Fuget est toujours une épopée, et le suivre dans ses narrations musicales une aventure. Conservateurs des conventions et de l’académisme, fuyez ! Admirateurs des audaces, fut-ce au prix de quelques étourdissements, embarquez ! Stéphane Fuget et Les Epopées s’emparent du classique d’Henry Purcell pour le rendre à la musique. Ce n’est pas le mythe, sa théâtralité ou ses circonvolutions qui importent ici[1], c’est bien la musique. Pour cette version de concert, le chef revient au fondement de l’écriture musicale de Purcell, toute chromatique et opératique qu’elle est, avec une évidente volonté de recentrage sur l’instrumentation et la vocalité de l’œuvre, l’épurant des fioritures théâtrales. Que ceux qui veulent y retrouver l’Enéïde retournent au texte, nous ne sommes pas là pour ça ce soir. Prédominera la musique, dans son essentialité, démontrant que la partition de cette Didon & Enée se suffit à elle-même, n’ayant besoin du recours d’aucun autre art ou artifice pour exister, souveraine et marmoréenne.
Chemin faisant le chef avait fait diversion. Le Ballet Royal de la Naissance de Vénus (LWV 27, 1685) de Jean-Baptiste Lully, donné en première part de concert avait instillé dans la salle une atmosphère de réconfortante langueur. Stéphane Fuget et ses musiciens, en en reprenant uniquement la seconde partie, en offraient les passages les plus stimulants, avec sa dense succession de sept entrées aux charmes fastueux et pompeux de la musique de cour à la française. On goûte cette belle musique, que Les Epopées restituent avec une noblesse un peu altière, élégante et divertissante, au long de ce quasi-répertoire de danses (Lully n’ayant que peu ponctué son propos de pièces vocales dans cette partition. Fugaces, la majorité des pièces ont à peine le temps de s’imposer à nous que déjà elles s’évanouissent, sitôt remplacées par leur suivante : l’Ouverture, très rythmée et architecturée, rappelle le meilleur des grandes compositions de Lully, par le souffle annonciateur de ses tragédies lyriques. Le Récit des Trois Grâces (Claire Lefilliâtre, Isabelle Druet et Lucy Page) conserve la même truculence, sur le fil d’une partition ne cessant d’emprunter au goût du grotesque et au maniérisme italien, l’équilibrant, le tempérant en contrepoint d’un sens de la séduction tout en second degrés héritage des plus pages de la musique française du dix-septième siècle. Un récit attribué à Michel Lambert constituant la pièce maîtresse d’une seconde partie de ballet voyant se succéder les pièces de danses, avec une rapidité souvent ébouriffante, au risque de finir par lasser. Une succession où nous remarquerons la Plainte d’Ariane, d’une épure souveraine et permettant à Claire Lefilliâtre de nous ravir de son art consommé de l’ornementation, l’orchestre en sourdine pour mieux laisser briller l’élégant récit. Nicolas Scott en Orphée quelque peu trublion, divinité égarée dans ses sentiments convainc d’une diction n’ayant aucun mal à s’imposer et d’une ductilité appropriée sur cette pièce. Tout cela était gracieux, un peu attendu. Stéphane Fuget avait pourtant semé quelques indices. Une homogénéité entre les musiciens participant de l’élégance de l’ensemble, un sens du rythme tendant vers la fermeté des lignes musicales là où d’aucuns versent dans les volutes inutiles. Les attaques des cordes sont saillantes, tout en laissant place – avouons que ce n’est pas toujours le cas chez Fuget – à des vents boisés et élégants venant sur ces partitions colorer les lignes musicales d’une couleur champêtre du plus bel effet. Un Lully peint d’une lumière printanière, vert, lumineux, contrasté. Mais devions-nous nous en étonner ? Les Epopées ne nous habitué ni à la fadeur ni au survol inconséquent de leurs partitions. Nous restions là dans le connu de leur talent et à la pause les couloirs bruissaient des conversations anodines échangées entre deux bouchées de sandwich-club et une gorgée de breuvage champenois. Tout était entamé, mais rien n’avait encore réellement débuté, et la brièveté de la seconde partie était prévisible, rien n’était encore soupçonnable de son intensité.

Stéphane Fuget © Emmanuel Jacques
La mémoire est amère, la vie une suite de renoncements. Purcell excelle à mettre en musique les marches conduisant à la tragédie. Brièveté de l’œuvre, concision des vers, intensité des rôles, sur le livret de Nahum Tate Purcell déploie une palette de sentiments rarement aussi dense. C’est peu dire que Stéphane Fuget nous cueille, dès l’ouverture de l’œuvre. Une ouverture à la Française, comme un trait d’union avec le répertoire Lullyste joué en première partie, débutant par un adagio où derrière la solennité pointe déjà l’inquiétude. Les Epopées, déjà, s’y montrent compactes, unies dans une symbiose d’exécution d’où filtre l’homogénéité de cordes à la fois douces et anxieuses. Une tension se dévoile dès le second mouvement de cette ouverture, Allegro fugué comme un pressentiment du péril et plongeant sans autre latence ou hésitation vers le premier aria de l’œuvre, Shake the cloud from off your brow. Belinda, reposoir des confidences intimes de Didon, enjoint sa maîtresse à retrouver une joie de vivre qui déjà semble évanouie.
Manon Lamaison, jeune venue dans le répertoire baroque après s’être fait remarquer dans plusieurs rôles mozartiens, prête une fragilité ancillaire au rôle de Belinda, laissant sourdre une pointe d’injonction et un recul qui déjà peut s’entendre comme une résignation. Grandiose Purcell qui en quelques minutes campe le décor de sa tragédie et s’apprête à en dérouler le fil, Magnifique Fuget dont l’intensité de l’interprétation a déjà saisi l’auditoire du théâtre. Le reste sera à l’avenant. Adepte du dépouillement, allant parfois jusqu’à adopter une éthique quasi mormone (cf. son enregistrement récent de l’Incoronazione di Poppea chez CVS), Fuget opte ici pour une posture moins radicale. Certes, exit les fioritures, les ornements clinquants, nous ne sommes pas chez les fanfarons, italiens, mais au privilège d’une ligne musicale claire, extrêmement cohérente, conservant attention rythmique en tension dans les passages orchestraux, les musiciens sachant pour notre plus grande satisfaction, se faire d’une discrétion louable quand il s’agit de simplement soutenir, souligner l’expression des chanteurs solistes. Comme précédemment chez Lully, flûtes et hautbois, basson magnifient l’émotion, seuls réconforts aux sentiments de personnages qui peut à peut font le deuil de leurs espoirs et de leur avenir. Sitôt esquissés, les personnages sont dans l’impasse à l’image de Didon, reine aimante d’Enée, mais déjà aux prises avec ses turpitudes, redoutant que le peuple de Carthage ne lui pardonne cet amour avec un guerrier troyen.

Véronique Gens © Sandrine Expilly
Didon c’est, comme une évidence, Véronique Gens. Non que le rôle soit une découverte, et quelques belles occurrences viennent déjà ponctuer cette rencontre entre la soprane et Didon. Mais la chanteuse peaufine à chaque occasion un peu plus son expressivité de tragédienne. La voix se pare de sérénité, l’expression gagne en profondeur. Le sentiment se teinte d’amertume dès le premier grand aria Ah Belinda, I’m prest with torment (Acte I) qui sonne come un aveu, déjà comme un sombre présage. Des tourments qui, bien sûr, culminent avec la complainte, le lamento When I’m laid in earth, préfiguration d’une mort aussi certaine que prochaine, aveu d’une destinée où plus rien n’est possible. Du récitatif d’entrée Thy hand, Belinda, soutenu avec grand sens de la mesure par la basse continue, à l’air central, Véronique Gens prend le temps de l’expression, incarne la douleur, l’acceptation de l’inexorable, l’entrée dans l’abîme. Une plainte comme une agonie magnifiée par l’expressivité et la souplesse vocale de l’interprète. Didon s’efface, disparaît du monde des vivants et son Remember me nous semble adressé, poignant, percutant, comme une adresse à ceux qui restent dans la beauté des choses.

Isabelle Druet en… Didon à l’Opéra Royal de Versailles, sous la direction de. Sébastien d’Hérin @ Yves Petit, 2010
Si cette tragédie arrive à ne jamais être pesante, c’est parce que Purcell, fin maître de composition, sait aussi insuffler à sa pièce le charme du divertissement, aussi fugace soit-il. Isabelle Druet et Apolline Raï-Westphal campent avec charme et humour deux sorcières qui si elles peuvent paraître incongrues sur les côtes carthaginoises ne dépareront pas dans une galerie de personnages typiquement anglais. Nicolas Scott en marin apporte au moment du célèbre Come away fellow sailors peut-être la seule réelle touche de fantaisie et d’humour de cette œuvre. Reste qu’Enée se doit d’être à la hauteur des sentiments que Didon exprime envers lui. Imaginerions-nous un Enée futile, fragile, ou inconséquent éphèbe. D’autres s’y sont essayés au risque de ternir l’ensemble du propos. Ce n’est heureusement pas le cas de Luigi De Donato. Le chanteur originaire de Cosenza (Calabre) a l’étoffe de son personnage et sa basse incarnée, souple et aux accents cuivrés sert admirablement ce personnage marqué déjà par un passé et mû par la conscience de sa destinée. Un Enée de haute stature, et qui malgré quelques fragilités de façade ne se dépare pas de d’une moralité l’appelant à de nouveau hisser sa voile, ravivant au passage l’idée d’un héros dépourvu de réels sentiments envers Didon.
« Les hommes ont la rage de vouloir orner le vrai, au lieu de chercher seulement à le bien peindre ». La maxime est signée Alexis de Tocqueville, au soir de sa vie. Ce soir Stéphane Fuget et les musiciens des Epopées furent les peintres ô combien fascinants, audacieux et libres de la vacuité des existences et de la tragédie de Didon, Reine de Carthage.
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] A l’inverse de la version mise en scène qu’en donne en ce moment Les Surprises, en constituant un intéressant contrepoint (cf. di).
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