
Jean-Sébastien BACH (1685-1750)
Sonates pour viole de gambe et clavecin BWV 1028, 1029, 1027
Sonate en sol mineur (transcription de la Sonate en si mineur BWV 1030)
Teodoro Baù, viole de gambe
Andrea Bucarella, Clavecin (Andrea Restelli, Milan 2018 d’après un modèle de Christian Vater, Hanovre 1738 conservé au Germanisches Nationalmuseum de Nuremberg).
1 CD Arcana / Outhere Music. Enregistré du 12 au 15 février 2024 à l’Auditorium della Compagnia, Montecastelli Pisano (Italie), Arcana, Outhere, 57’54
Nos deux artistes s’attaquent ici à un monument, tant de fois enregistré que l’on ne citera pas les innombrables versions de référence, si ce n’est notre favorite : celle, délicieusement lancinante, superbement poétique, de Guido Balestracci et Blandine Rannou chez Zig-Zag Territoires. Sur ces pièces, tant de fois entendues qu’elles en sont devenues familières, Teodoro Baù et Andrea Bucarella livrent une version sincère mais inégale, et qui se veut un duel entre les deux instruments.
Le CD s’ouvre sur la première sonate en ré majeur, la BWV 1028. La belle viole de Teodoro Baù, rêveuse et alanguie, tente d’instaurer un climat, contredit hélas par le bringuebalant clavecin d’Andrea Rastelli, presque digne d’un hochet. C’est un instrument résonnant qui tinte comme des clochettes, aux sonorités un peu vertes et acides, captées de trop près, clinquant et aigre. Au mieux il soutient, au pire il dérange : l'”Allegro” mitraille, cliquette… C’est un déferlement virtuose, un duel de chaque instant, un débat télévisé politique peut-être, une altercation, une algarade. On est bien loin de cette conversation intellectuelle posée où les deux artistes seraient tout entier absorbés dans leur partie d’échecs.
Passé cet étalage belliqueux, l'”Andante” permet de nouveau à Teodoro Baù de réaffirmer la primauté du beau chant. Les notes de programme nous disent très justement que, bien qu’il y ait deux instruments, il y a en réalité trois parties : la main droite du claveciniste dialogue à égalité avec la viole, tandis que la main gauche assure la basse chiffrée. Mais encore faut-il que cette main droite dialogue ! Et c’est là que le bât blesse, car l’on a trop souvent l’impression que le clavecin se retrouve comme juxtaposé à la viole. L’on passera pudiquement sur l'”Allegro” final aux mêmes insuffisances que le mouvement précédent.
Dans la BWV 1029, malgré de belles harmoniques, les tempi trop allants, la captation trop lointaine de la viole et le clavecin qui continue de faire sécession, contribuent à la désagréable impression que chacun des artistes tire avant tout la couverture à lui. Il y a aussi les tempi extrêmes : l'”Adagio”, en dépit de doigtés et d’ornements très délicats, se traîne un peu pour compenser peut-être la hâte du mouvement précédent. Les mesures s’étirent mais le temps ne suspend pas son vol ; il manque de la chair et de la suggestivité à cette lecture, à la fois brillante, abstraite, mais sans profondeur émotionnelle ni lyrisme. L'”Allegro” final s’en tire peut-être un peu mieux : très structuré, d’une extraversion jubilatoire, il laisse percevoir une spontanéité téméraire.
Étrangement, la sonate BWV 1027 figure en troisième position. Est-ce pour surprendre l’auditeur ? Est-ce pour ne pas débuter par cet “Adagio” si fameux ? Hélas, trois fois hélas, cette BWV 1027 des temps heureux de Köthen n’a pas la tête dans les nuages. L’archet de Teodoro Baù, sec et expéditif, ne souhaite pas sculpter la mélodie, ni faire éclore les arcs du phrasé. C’est une viole énergique et rude, directe et franche. Le choix des doigtés privilégie les sonorités assez aiguës et perçantes, mais le timbre finit par être trop monochrome, pâtit d’une certaine indigence de couleurs et de climat. De même, ce tempo très vif, presque cursif, ne parvient pas à conférer ni abstraction ni profondeur à cet “Adagio”.
L'”Allegro ma non tanto” ferraille. L'”Andante” aurait pu tirer son épingle du jeu : le malaise mystérieux et inquiétant de son clapotement aurait cependant gagné à disposer de davantage d’espace, et le ressac des ondes noires coule bien prestement vers son paysage d’ailleurs. Il s’agit cependant peut-être, dans cet enregistrement, de l’un des mouvements les plus réussis. L'”Allegro moderato”, curial et sautillant, à l’optimisme fardé, aurait toute sa place, autant à Köthen que dans les sauteries gastronomiques plus populaires du Café Zimmermann.
En guise de bonus, les deux interprètes proposent une transcription de la BWV 1030. Cette sonate pour flûte et clavecin laisse deviner une partition originale avec un instrument de dessus différent, habituellement le hautbois, comme dans les interprétations de Christopher Hogwood (L’Oiseau-Lyre). En abaissant la partie de dessus d’une octave et avec quelques ajustements, voici une nouvelle sonate pour clavecin et viole de gambe. L’idée est excellente mais là encore, le souffle est court. Malgré les tentatives de relief et de contrastes de l'”Andante”, et les soupirs de cette “Sicilienne” à la sensualité coquette qui minaude davantage qu’elle ne charme. Encore un robotique “Presto” qui ne manque pas de notes mais seulement de prestance, et voici l'”Allegro” final, nerveux et carré, qui conclut cet enregistrement.
Les deux interprètes, dans leurs notes d’intention, parlent d’un « match nul ». Tout s’explique alors et nos réserves reflètent parfaitement la vision des musiciens. Il s’agit selon eux d’une « partie d’échecs entre deux joueurs de niveau égal, dans laquelle chaque coup est savamment contrebalancé par un autre, tout aussi ingénieux et précis, rendant de facto toute forme de suprématie impossible ». Hélas, à force de jouter face à face, de se faire adversaires et non partenaires, nos stratèges livrent un Bach conforme à leur vision, extraverti, querelleur et très individualiste. Et ce parti-pris – qui aurait pu fonctionner dans les Concertos pour violon, comme dans la lecture électrique d’Andrew Manze – semble ici assez déplacé, et musicalement un peu vain.
Viet-Linh Nguyen
Technique : enregistrement clair, mais manquant de liant.
Étiquettes : Arcana, Baù Teodoro, Bucarella Andrea, Jean-Sébastien Bach, Muse : airain, musique de chambre, Outhere, viole de gambe Dernière modification: 21 février 2026
