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Des messes trop brèves

Le musicologue et grand biographe de Bach Philippe Spita n’avait que dédain pour les Quatre messes luthériennes du Cantor de Leipzig : Des fleurs merveilleusement écloses sont ici privées de leurs tiges et réunies en un bouquet fané a t-il écrit à leur sujet. Albert Schweitzer, quant à lui, les considéraient superficielles et dénuées de sens.

Jean-Sébastien Bach (1685-1750)

Missae Breves BWV 234 et 235, motet « Der Gerechte kommt um », attribué à Bach d’après Johann Kuhnau

Eugénie Warnier (soprano), Magid El-Bushra (alto), Emiliano Gonzalez-Toro (ténor), Sydney Fierro (baryton).
Ensemble Pygmalion, direction Raphaël Pichon
61’39, Alpha, 2008.

Le musicologue et grand biographe de Bach Philippe Spita n’avait que dédain pour les Quatre messes luthériennes du Cantor de Leipzig : « Des fleurs merveilleusement écloses sont ici privées de leurs tiges et réunies en un bouquet fané » a t-il écrit à leur sujet. Albert Schweitzer, quant à lui, les considéraient « superficielles et dénuées de sens ». Sur les 24 mouvements des 4 messes, 20 sont en effet des mouvements parodiés, réutilisés à partir de cantates. Les dates de composition et circonstances d’exécution des messes luthériennes sont encore sujettes à controverse. Composées vers 1635-44, ces messes écourtées, en latin, ne comportaient que le Kyrie et le Gloria. Elles étaient réservées aux grandes occasions. Il n’y a aucune preuve formelle de leur interprétation à Leipzig, pas plus que de leur lien avec la Cour de Dresde où l’on étudiait la candidature de Bach au poste de Hofcompositeur. Le nombre limité de cantates desquelles elles sont tirées laisse à penser que le compositeur était pressé par le temps. Aux yeux de la postérité, la grande Messe en si mineur a malheureusement relégué ces œuvres d’une rare force expressive comme des essais mineurs, aussi peu connus que les cantates profanes voire le Schmelli Gesangbuch.

Remercions donc d’abord la sûreté du choix de l’Ensemble Pygmalion pour la parution de son premier disque dans la foulée d’une tournée d’été en août 2007. Les 2 autres Messes brèves de Bach (Missae Brevis BWV 233 et 236) devraient également suivre. Hélas, la performance de nos jeunes talents est encore inégale, réservant de forts beau moments, mais aussi des fréquentes déceptions.

Tout d’abord, une entrée en fanfare : le motet « Der Gerechte kommt um » attribué à Bach, place la barre fort haut. Dans un climat sombre et énigmatique, le chœur (un peu trop fourni) fait valoir un sens du contrepoint et des nuances tout à fait remarquable. Les articulations sont amples, liées, pleines de ferveur, brûlante d’une intensité noble et poétique. Certes, le clavecin est un peu trop présent, les timbres instrumentaux pas toujours assez définis (basson notamment), les départs pas si nets. Mais le souffle de la grandeur est là. Hélas, Raphaël Pichon adopte une optique radicalement différente dans les deux Missae Breves, très dynamique, presque poussif, recherchant la vivacité et l’entrain de manière effrénée.

Dès la simphonie et le chœur d’entrée de la BWV 235, les jeux sont faits et rien ne va plus. Les temps sont fortement marqués (à la Harnoncourt 1970’s), les notes piquées, les tempi (com)pressés. Les choristes paraissent alors plus soucieux de parvenir à maintenir la cadence de galériens qui leu est imposée que de musicalité, d’emphase et de phrasé. L’impression désagréable que le chœur tente désespérément de rattraper un orchestre superbement athlétique s’empare du mélomane. Elle ne le quittera plus. Les approximations sont nombreuses, les pupitres ne sont plus si homogènes. Les aigus perdent de leur transparence, les attaques des ténors et basses dénotent une relative brusquerie. Que s’est-il donc passé ? Le « Gratias agimus tibi » ne donne pas lieu à la détente espérée, persévérant dans cette posture d’urgence injustifiée, d’ajustage permanent entre musiciens et solistes. Sydney Fierro, sensible mais à la projection limitée et à l’émission courte, se retrouve souvent recouvert par un orchestre plus adversaire que complice. Magid El-Busra fait montre d’un timbre étroit, extrêmement appliqué mais dont le chant lisse et consciencieux se laisse aisément voler la vedette par le hautbois grainé de Tereza Pavelkova dans le « Domine Fili ». Subsistent le ténor élégant et profond d’Emiliano Gonzalez-Toro et la grâce aérienne d’Eugénie Warnier, tous deux superlatifs dans les chacun des « Quis tollis peccata mundi » où l’on retrouve la magie épurée et puissante des débuts de l’enregistrement.

Voilà donc un disque aussi inégal que prometteur, partagé entre boulimie et sérénité, et qui ne détrônera pas la version lumineuse et posée de Philippe Herreweghe au casting de rêve (Agnès Mellon, Gérard Lesne, Christophe Prégardien, Peter Kooy) chez Virgin. Mais Raphaël Pichon a à peine 23 ans, et le comparer à ses redoutables aînés est déjà une marque d’estime en soi. Pygmalion a donc de bien beaux jours devant lui.

Sébastien Holzbauer

Technique : enregistrement clair, très légèrement réverbéré.

Étiquettes : , , , , , , Dernière modification: 2 novembre 2020
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