
“Mademoiselle Hilaire”
œuvres de Lully, Lambert & Cavalli
Jean-Baptiste Lully (1632-1687)
Les plaisirs de l’île enchantée / La princesse d’Elide, Récit de l’Aurore
Jean Baptiste Lully, Michel Lambert (1610-1696)
Ballet de la naissance de Vénus, Dialogue des 3 Grâces
Francesco Cavalli (1602-1676)
Ercole Amante, Acte I, scène 2, Vénus et les 3 Grâces
Jean-Baptiste Lully / Michel Lambert
Ballet de la naissance de Vénus, Récit d’Ariadne
Jean-Baptiste Lully,
Ballet de l’Amour Malade, Chanson contre les jaloux
Charles Mouton (vers 1626-vers 1699)
Prélude en La
Jean-Baptiste Lully- Ballet d’Alcidiane, Récit de la Fortune
Jean-Baptiste Lully
Ballet de la Raillerie, Trio italien (extrait)
Jean-Baptiste Lully
Ballet des Muses, Récit d’Orphée – Orphée et 8 traciens
Le Grand divertissement royal / Georges Dandin, Ici l’ombre des ormeaux
Psyche, Duo des Muses
Les Amants Magnifiques, Récit de Caliste – Trio du Sommeil
Le Carnaval, Chanson de la Galanterie
Charles Mouton
Le doux hymen
Jean-Baptiste Lully / Michel Lambert
Ballet des Arts, Dialogue de la Félicité et de la Paix
Jean-Baptiste Lully
Ballet Royal de Flore, Le Marié et la Mariée – Récit de l’Europe et des 4 parties du Monde – Canari
Virginie Thomas, dessus
Maud Gnidzaz et Juliette Perret, dessus
Anaïs Bertrand, bas-dessus
Julien Martin, flûte
Emmanuel Resche-Caserta, dessus de violon
Tami Troman, dessus de violon et haute-contre de violon
Maialen Loth, taille de violon
Camille Dupont, taille de violon
Lucia Peralta, quinte de violon
Lucile Tessier, flûte, flûte basse et basson
Agnès Boissonnot-Guilbault, viole de gambe
Robin Pharo, viole de gambe
Romain Falik, théorbe et guitare
Guillaume Haldenwang, clavecin
1 CD digipack L’Encelade, 2025, 79’
« Mademoizelle Hilaire, qui ne sçauroit chanter sans plaire », ainsi Jean Loret commente-t-il dans sa Muze historique la reprise de l’Ercole Amante de Francesco Cavalli, dans laquelle figure Hilaire Dupuis (1625-1709, parfois orthographiée aussi Hyllaire Dupuis). Après un premier album soliste consacré à une anthologie des arias et récitatifs pour nymphes et autres créatures mythologiques ancillaires et légères (L’Encelade), Virginie Thomas nous revient avec une véritable biographie musicale, hommage à la cantatrice Hilaire Dupuis, muse de Lully et de quelques autres compositeurs du temps, pour qui elle incarna elle aussi des rôles de dessus légers et cristallins, dans un registre vocal très proche de celui dont Virginie Thomas s’est fait une spécialité.
Le programme tout entier est consacré à des œuvres dont l’exécution par Hilaire Dupuis est avérée, centré essentiellement autour de la musique de Lully (1632-1687), dont elle fut une interprète fidèle, polissant l’art du chant et de la déclamation à la française sans pour autant dénier s’octroyer quelques pieds de côté du côté de la musique transalpine, notamment cet Ercole Amante de Francesco Cavalli auquel nous faisions référence à l’instant. Par cet hommage, le programme trouve une immédiate homogénéité, filiation naturelle entre les œuvres abordées par les deux sopranes.
Car si Hilaire Dupuis fut souvent surnommée le Cristal Humain pour la clarté de son trait de voix, la limpidité de ses aigus et la précision de sa projection, voici bien un qualificatif que nous pourrions aussi attribuer à Virginie Thomas, spécialiste des rôles légers de nymphes du répertoire baroque, encore très récemment mentionnée dans nos pages pour son incarnation de la Statue dans le Pygmalion de Rameau dirigé par Reinoud Van Mechelen (CVS). Pour composer son hommage Virginie Thomas puise principalement dans le vaste répertoire des ballets de cour de Lully, compositions légères qui en cette fin de dix-septième siècle connaissent des mutations profondes, l’air de cour traditionnel, avec accompagnement le plus souvent résumé au luth et présence de doubles, évoluant sous influence italienne vers des formes plus libres, pouvant s’avérer à la fois plus complexes dans la structuration de leur composition et de leur accompagnement, et prendre des formes plus variées, notamment plus dramatiques, sous l’influence du lamento italien. Cette évolution des habitudes et des modes musicales s’opère en filigrane de la carrière d’Hilaire Dupuis et d’autres chanteuses de sa génération, notamment d’Anne Chabanceau de La Barre (1628-1688) à la carrière souvent parallèle [et sœur de Joseph Chabanceau de La Barre]. Au contraire de cette dernière, Mademoiselle Hilaire fut issue d’une illustre famille de musiciens sur plusieurs générations : Hilaire Dupuis est la fille d’un cabaretier parisien, du moins si l’on en croit les quelques éléments biographiques laissés à son sujet par Tallemant de Réaux dans ses Historiettes à la véracité parfois sujette à caution. Sa sœur aînée se trouve épouser Michel Lambert (1610-1696) et c’est par l’intermédiaire de ce dernier, qui trouve à la jeune Dupuis quelques dispositions pour le chant, qu’elle fit son apprentissage, notamment auprès de Pierre de Nyert (1597-1682) dont nous nous permettons de rappeler qu’il fut le dédicataire d’une audacieuse épitre de Jean de La Fontaine (Epitre à M. de Niert) caractéristique des débats du temps au sein du monde musical et égratignant au passage vigoureusement les compositions de Lully.
Toujours est-il que Mademoiselle Hilaire se fit le chantre de ces évolutions du chant de cour vers ses formes les plus italianisantes, interprétant outre les airs de ballets les plus en vogue de Lully, quelques rôles purement italiens. Une variété des répertoires dont s’empare Virginie Thomas avec fougue, soulignant la diversité des œuvres abordées par Hilaire Dupuis, à l’exemple justement de ce très mélodieux, léger et enlevé air de Vénus et des 3 Grâces tiré de l’Ercole Amante de Fracesco Cavalli (Acte I, scène 2) pour lequel Virginie Thomas vient s’adjoindre les services de Maud Gnidzaz, Juliette Perret et Anaïs Bertrand pour un air aussi enlevé que gracieux très représentatif de l’élégance et de la maîtrise de composition du maître italien.
Et si une légèreté badine et arcadienne se dégage de la plupart des pièces composant ce programme, le chant de Virginie Thomas sait se faire d’autant plus expressif, touchant et intériorisé quand il tend vers le lamento, comme sur le Récit d’Ariadne tiré du Ballet de la Naissance de Vénus de Jean-Baptiste Lully et Michel Lambert. Un récit à l’interprétation poignante, joliment secondé par la flûte (notamment sur l’introduction du récitatif) et une belle ligne de violon, ample et expressive. Et si la capacité d’incarnation de Virginie Thomas se révèle aussi par une belle de variété de son spectre vocal, nous mentionnerons tout particulièrement la beauté ronde de ses aigus sur le Récit de la Fortune tiré du Ballet d’Alcidiane de Lully, ou encore la maîtrise de ses inflexions projetées et la qualité de sa scansion sur Ici l’ombre des ormeaux (Le Grand Divertissement royal de George Dandin). Une intensité, un art de se fondre dans l’interprétation baroque se retrouvant aussi sur le Récit de Caliste (Les Amants Magnifiques).
Ce programme, outre une biographie musicale de la carrière de Mademoiselle Hilaire, peut aussi s’appréhender comme une visite des passages parmi les plus charmants des ballets de cour de Lully, dont Virginie Thomas éclaire les qualités intrinsèques, notamment la finesse possible des ornementations et la richesse des accompagnements. Quel dommage alors que cet accompagnement musical pêche souvent par l’absence d’une véritable ligne interprétative ! Non que les très excellents musiciens soient dépourvus de talent, et nous retrouvons d’ailleurs ici nombre de serviteurs officiant régulièrement avec les ensembles les plus prestigieux (à l’exemple de la violoniste Tami Troman, complice régulière notamment des Arts Florissants) ou encore de Emmanuel Resche-Caserta dont nous avions tant aimé l’exhumation de l’Atalia de Gasparini (Château de Versailles Spectacles) avec l’Ensemble Hemiolia. Une cohérence interprétative qui fait ici défaut sur plusieurs pièces, l’ensemble apparaissant quelque peu brouillon, que ce soit en soutien au Dialogue des 3 Grâces (Ballet de la naissance de Vénus, Lully/Lambert) ou avec une ligne de violon trop en avant et donc s’imposant avec trop de vigueur à la ligne vocale, comme sur le Récit d’Orphée (Ballet des Muses, Lully). Comble, sur le mélancolique Trio du Sommeil, c’est la flûte qui semble bien endormie, presque à bout de souffle. Là où plus d’homogénéité et de tenue auraient pu donner une identité plus forte à l’identité et la variété des climats des pièces jouées, les musiciens apparaissent étrangement en retrait, laissés à leur inspiration, laissant toute la lumière à Virginie Thomas et à ses complices vocales.
Nous ne serions complets si nous n’évoquions quelques moments de grâce où se marient la légèreté du chant avec la profondeur des sentiments et à compter parmi les plus pages du répertoire lulliste. C’est le cas de ce Dialogue de la Félicité et de la Paix (Ballet des Arts) tout en complicité vocale, ou bien encore l’aussi charmant que fugace Le Marié et la Mariée (Ballet Royal de Flore).
En définitive, voilà un hommage de belle tenue à la figure de Mademoiselle Hilaire, porté par Virginie Thomas qui démontre sa capacité à incarner toute la vitalité des rôles légers du répertoire, dans une filiation évidente avec son modèle et dénotant une indéniable osmose avec la musique de Lully. Au-delà de nos réserves quant à l’accompagnement instrumental, voici un enregistrement s’avérant une révérence honnête et sincère à l’une des plus grandes figures du chant de la fin du Grand Siècle.
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : captation claire, un peu sèche, voix très en avant.
Étiquettes : Bertrand Anaïs, Francesco Cavalli, Gnidzaz Maud, Jean-Baptiste Lully, Michel Lambert, Muse : argent, Perret Juliette, Pierre-Damien Houville, Resche-Caserta, Thomas Virginie, Troman Tami Dernière modification: 6 janvier 2026
