Rédigé par 13 h 03 min Concerts, Critiques

Carnet de Festival (1) : a room with a view – Bach, Bertrand ǀ Ora Singers (Ambronay, 30 septembre 2022)

Ambronay © Muse Baroque, 2021

Certains lieux scandent le temps et marquent en profondeur la société qui les anime. C’est Le Pont sur la Drina à Višegrad pour Ivo Andric, mais c’est aussi Ambronay, qui années après années, n’en finit pas de réinterroger la place de la musique ancienne et baroque dans notre modernité. Chaque année, comme un nouveau jalon, le Festival nous propose le temps de quatre week-ends de retrouver ce lieu si particulier où l’on écoute bien sûr, mais aussi celui où l’on découvre, où l’on débat, rencontrant artistes confirmés et musiciens éclosant. D’où un éternel retour qui n’est pour nous jamais un recommencement.

Pour sa 43ème édition, l’incontournable festival de l’Abbaye d’Ambronay, thébaïde nichée entre Lyon et Genève propice à la réflexion, affiche résolument sa modernité, s’imprégnant des enjeux de notre monde contemporains dans ses orientations et sa programmation, et espérant en retour, par effet d’irradiation, contribuer aux évolutions de notre rapport à la musique. Une continuité, une permanence du goût pour la musique baroque qui ne doit pas s’exonérer de puiser une vitalité nouvelle aux sources du monde actuel.

Après un premier week-end consacré tout entier à quelques grandes œuvres patrimoniales (le Lamento de Leandro par l’ensemble Cantoria, extrait du corpus des madrigaux de Monteverdi) et au retour d’artistes incontournables à l’exemple de René Jacobs (cantates Il delirio amoroso et Apollo et Dafne de Haendel avec l’orchestre baroque de Fribourg) et des Arts Florissants de Paul Agnew (pour un double programme centré autour des figures de Heinrich Schütz et de Jean-Sébastien Bach), un second week-end marqué par la première mondiale de La Passione di Gesù, oratorio composé par Leonardo Garcia Alarcon qui fit sensation, c’est à un troisième week-end essentiellement consacré aux femmes dans la musique, que celles-ci soient interprètes ou compositrices, que nous nous invitons.

Emmanuelle Bertrand ® Bertrand_PICHENE, CCR_Ambronay

Jean-Sébastien BACH
Suites pour violoncelle n°4 en mi bémol majeur BWV 1010 ; n°5 en do mineur BWV 1011 ; n°6 en ré majeur BWV 1012


Emmanuelle Bertrand, violoncelle

Salle Monteverdi, 18h00

Emmanuelle Bertrand, come Bach !
Un retour pour mieux marquer la suite d’un parcours, c’est tout à fait ce à quoi nous invite la violoncelliste Emmanuelle Bertrand, qui l’année dernière déjà avait ravi le public du festival avec son interprétation dans la nef de l’abbatiale des trois premières suites de Jean-Sébastien Bach. Retour à Ambronay, cette fois dans la plus impersonnelle salle Monteverdi, pour les trois dernières, jouées dans l’ordre – au contraire de l’année précédente où les trois premières avaient été prises à rebours. C’est à une interprétation à la fois sobre et habitée que nous convie Emmanuelle Bertrand, arrivant à renouveler l’approche d’œuvres connues, parfois jusqu’à excès, et trop souvent propices chez nombre d’interprètes contemporains à des soulignements maniérés d’effets mélancoliques, déplacés quand ils ne sont pas anachroniques. Grande habituée d’un répertoire plus contemporain, Emmanuelle Bertrand revient à Bach comme on retrouve des racines après un parcours riche d’aventures souvent tumultueuses. Peut-être est-ce grâce à cela qu’elle en retrouve l’épure originelle, la profonde simplicité émotionnelle, nous rendant ces partitions moins sacrées, plus accessibles et familières. La sonorité profonde et grainée du violoncelle vénitien de Carlo Tononi (1675-1730) fait toujours merveille et Emmanuelle Bertrand déploie presque d’un trait une quatrième suite, où la Courante, apaisée, précède une Sarabande déliée et maîtrisée, sans appuis superflus. C’est dans la gigue finale, parfaitement assurée que la violoniste excelle à démontrer que la virtuosité dans les partitions de Jean-Sébastien Bach gagne à ne pas s’accompagner d’accents voluptueux inutiles.

Le temps de régler quelques cordes et de calmer un reste de toux et Emmanuelle Bertrand se lance dans la présentation aussi personnelle qu’appropriée de la cinquième suite, soulignant les spécificités d’une partition peut-être écrite à l’origine pour luth ou encore le style plus typiquement français de la composition. Dénuée de tout accord, c’est la Sarabande, jouée déliée et enveloppée qui touche à l’extase, sonorité grainée aux accents de velours, la pièce s’épanouit avant que gavottes et gigue ne viennent conclure ce premier sommet du concert.

« La sixième suite, c’est l’Himalaya du violoncelle ! ». Ainsi Emmanuelle Bertrand introduit-elle cette dernière partie de concert, soulignant on ne peut plus explicitement la complexité de celle-ci, de par la virtuosité qu’elle requiert, de par la complexité des émotions dont elle est le vecteur. Virtuose, Emmanuelle Bertrand l’est indéniablement, mais c’est encore sa recherche de l’épure, son rejet de la superficialité et des atours langoureux qui feront de cette conclusion une acmé, avant que dans un bis chaudement demandé par la salle elle n’exécute avec le même tempérament le prélude la première suite, finissant de nous convaincre qu’il est parfois utile de revenir aux fondements, de réviser des classiques qui ne cessent de renaître à nos oreilles.

Mais déjà il nous faut glisser au travers le cloître pour rejoindre l’abbatiale, dont les piliers, d’un diamètre rassurant structurent la nef abritant depuis maintenant plus quatre décennies les plus importants concerts du festival. C’est aussi en décennies que Elisabeth Ière et Elisabeth II comptent leur règne, et l’actualité récente ne donne que plus de relief à une programmation conçue avant le décès de la souveraine britannique.

« Reines de Chœur »
Chœurs et madrigaux de Orlando Gibbons, Thomas Tallis, William Byrd… Extraits du recueil de madrigaux Les Triomphes d’Oriana. Œuvres de Roxanna Panufnik (née en 1968), Alexander L’Estrange (né en 1974)

Ora Singers, dir. Suzi Digby
Abbatiale d’Ambronay, 20h30

La cheffe de chœur Suzy Digby et son ensemble des Ora Singers (créé en 2016) livrent leur premier concert en France, autour d’un programme tout entier consacré aux plus belles pages vocales de l’Angleterre élisabéthaine, y glissant au passage quelques créations contemporaines. Si nous osions le décalage, nous avancerions que les Ora Singers ont la rigueur d’une phalange macédonienne, tant leur promptitude aux changements de positions des pupitres est structurée. Elle est le reflet de la direction précise et affirmée de Suzy Digby, qui connaît la spécificité de chacune des dix-huit voix composant son ensemble (six sopranos, quatre altos, quatre ténors ainsi que quatre basses) et joue de cette confrontation de personnalités. Le chœur sait s’envoler pour envelopper de majesté les voûtes de l’abbatiale dès que d’entrée s’élèvent les premières notes du Kyrie de la Messe pour cinq voix (1595) de Byrd. O Lord, Make Thy Servant Elisabeth entonne la polyphonie, précise sur les incises, au relief parfaitement cohérent et dont les voix intimement mêlées préservent la pureté claire qui se dégage de l’ensemble. L’art choral, le souci de l’entremêlement et du positionnement des timbres, sont chez William Byrd portés à une perfection rarement égalée avant peut-être Henry Du Mont (1610-1684). Une belle entrée en matière, qui se poursuivra en suite de programme avec un Gloria extrait de la même messe et un Agnus Dei final qui finira de convaincre le public. Et s’arrêter là serait oublier la pétulance, la joyeuseté dont William Byrd sait faire preuve dans son Sing Joyfully.

Thomas Tallis (1505-1585) fut plus que le contemporain et  l’aîné de Byrd, il fut son professeur et complice d’écriture de certaines de ses œuvres. D’une grande dextérité d’écriture, ce dernier est aussi plus austère que William Byrd, ce qui n’empêchera pas d’apprécier les extraits de psaumes présentés ce soir (Man Blest No Doubt, en particulier), et deux jolis airs pour cinq voix (Come Holy Ghost, If You Love Me).

Chœur à notre cœur sensible les Ora Singers intègrent aussi malicieusement à leur programme des œuvres composées sous le règne d’Elisabeth II, avec un bonheur plus aléatoire.  Si le Kyrie d’après Byrd de Roxanna Panufnik (née en 1968) est une revisitation absolument pertinente, de même que l’incantation, la belle lamentation plaintive du Show Me, deare Christ de Alexander l’Estrange (né en 1974), nous serons plus circonspects quant à l’utilité pour Roderick Williams (né en 1965) de « re-imaginer » l’Ave Verum Corpus (Ave Verum Corpus Re-imagined), dont les sonorités dénotent dans la composition du programme.

La couronne britannique abrite aussi dans un dix-septième siècle aux relations trans-Manche compliquées des compositeurs à nos oreilles plus étrangers dont le programme de ce soir nous révèle quelques morceaux savoureux, à l’exemple de ce Fair Oriana, Beauty’s queen de John Hilton (dit l’ancien, 1565-1609, pour ne pas le confondre avec son fils et dont la paternité respective des œuvres  reste souvent problématique) ou ce All creatures now de John Bennett (1575-1614), chantant joyeux et entrainant, comme un interlude.

Une première venue à Ambronay pour Suzy Digby et ses Ora Singers qui, au-delà de mettre en lumières la richesse et la variété de la composition vocale élisabéthaine, démontre que cet ensemble, déjà largement connu à l’étranger, se doit de retenir toute notre attention dans les années à suivre.

Dehors, le cloître illuminé révèle ses volutes de granite et retrouve, une fois le public parti, un calme propice à la méditation…demain est un avenir plein de promesses.

Carnets de festival à suivre… 

  Pierre-Damien HOUVILLE

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Étiquettes : , , , , , Dernière modification: 9 octobre 2022
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