Rédigé par 14 h 58 min Concerts, Critiques

Baroque en ville (Vox Feminae, les Kapsber’girls, Théâtre du Moulin à Café, Saint-Omer, 8 février 2026)

Monsigny de

la barcarolle theatre a italienne xDroits réservés. La Barcarolle

Vox Feminae,

Isabella Leonarda (1620-1704)
Ad Arma

Andrea Falconieri (1585-1656)
La mala spina, Corrente

Francesca Campana (1610/15-1665)
Amor se questa sera

Francesca Caccini (1587-1641)
Ch’amor sia nudo, canzonetta

Hieronymus Kapsberger (1580-1651)
Passacaglia

Francesca Campana
Voi luci altere

Barbara Strozzi (1619-1677)
Che si puo fare

Ercole Pasquini (1560-1619)
Ancor che co’l partire environ

Barbara Strozzi
Sonetto Proemio Dell’Opera, Mercè di voi

Hieronymus Kapsberger
Corrente Quinta

Antonia Bembo (vers 1643-1715)
Habbi pietà di mè
In amor ci vuol ardir

Hieronymus Kapsberger
Gagliarda Quarta

Barbara Strozzi
Godere e tacere, Gioisca

Les Kapsber’girls :
Alice Duport-Percier : soprano
Axelle Verner : mezzo-soprano
Garance Boizot : basse de viole
Vincent Kibildis : harpe triple
Albane Imbs : théorbe, tiorbino, guitare baroque et direction

Théâtre italien du Moulin à Café, scène conventionnée La Barcarolle, Saint-Omer, 8 février 2026

Elles sont quatre mais ne portent pas de chapeaux verts, au contraire des dames du roman audomarois de Germaine Acremant[1] (1889-1986) qui conserve dans la cité une renommée affirmée, bien que largement oublié du champ littéraire actuel. Quatre…ou plutôt cinq, nos Kapsber’girls s’étant allouées la compagnie du harpiste Vincent Kibildis (harpe triple) sur ce programme consacré à la résurgence de quelques pages avant elles délaissées de compositrices italiennes du dix-septième siècle, Isabella Leonarda, Barbara Strozzi et Antonia Bembo (très en vogue actuellement) notamment.

Un programme dont nous nous étions déjà fait l’écho lors du concert de sorti de disque à la salle Cortot en avril dernier (cf. notre compte-rendu) ainsi que de l’enregistrement (cf. notre compte-rendu) où les quatre musiciennes[2] devenues cinq partent à la découverte d’un répertoire italien et féminin de la seconde moitié du Seicento réservant quelques belles curiosités, que ce soit du côté de Francesca Campana (vers 1615-vers 1665), probable fille d’Andrea Campana et dont un aria tel que Amor, se questa sera démontre ce qu’elle possédait de maîtrise ornementale et de richesse expressive, dans un aria dont la fraîcheur plaisante ne se pare pas uniquement de légèreté mais sais aussi explorer une réelle profondeur de sentiments. Un programme où l’on retrouve en bonne place Barbara Strozzi (1619-1677) fréquemment remise en lumière depuis quelques années et dont nous retrouvons ici pas moins de trois pièces, en particulier Che si puo fare et Godere a tacere, Gioisca, portées par les voix lumineuses et claires de Axelle Verner, d’un mezzo souple et coloré du plus bel effet, ainsi que d’Alice Duport-Percier, soprano au timbre plus délicat, plus juvénile, qui sur ce répertoire intimiste enchante. Et est-ce le cadre soyeux du théâtre du Moulin à café de Saint-Omer ou la patine de l’expérience, mais avouons que nous avons trouvé que les Kapsberg’girls ont gagné en maturité sur ce programme par rapport à la représentation donnée salle Cortot, plus homogènes, plus complices, plus dynamiques sur un programme qui sautant d’une compositrice à sa suivante peut avoir l’écueil de la litanie.  Une sensation évitée ce soir, où tout n’est que fluidité teintée de grâce.

Les Kapsber’girls – cliché Hubert Caldagues, 2024

Et comme nous avons eu l’occasion de nous intéresser à ce programme, renvoyons aux deux articles antérieurs et profitons de l’occasion pour nous évader dans le centre-ville de Saint-Omer à la découverte d’une ville dont il serait inexact de penser qu’elle se tint à l’écart de la vitalité économique et artistique des Flandres françaises.  Une vitalité qui est aussi musicale et au gré de nos déambulations dans la ville nous retrouvons la mémoire de deux musiciens. La cathédrale de Saint-Omer vit en effet passer durant ses années d’apprentissage Jean Titelouze (vers 1563-1633), natif de la ville. Si son apprentissage musical audomarois reste peu documenté, on le retrouve en 1585 parmi les quatre organistes remplaçants de la cathédrale suite au départ du titulaire, Adrien Balle. C’est sans doute son échec à l’obtention du siège qui le décida à partir à Rouen, où il fit l’essentiel de sa carrière, devenant l’un des principaux artisans de l’émergence de l’école française d’orgue, contribuant aux progrès techniques de l’instrument, composant pour ce dernier, tout en s’essayant à la poésie. De nombreuses pièces pour orgue du compositeur nous sont parvenues[3], ainsi que quatre messes récemment découvertes, en 2016. Se rendant plusieurs fois à Paris, on sait qu’il y fréquenta Henry Du Mont (1610-1684).

Mais c’est en contrebas de la cathédrale que nous tombons, place Sithieu, sur la sculpture du musicien Pierre Alexandre de Monsigny (1729-1817). Né non pas à Saint-Omer, mais non loin de là, à Fauquembergues, c’est bien au collège des Jésuites de cette première ville qu’il fait ses apprentissages, et se perfectionne en particulier dans le violon, avant de partir pour Paris en 1749, un an après le décès de son père le laissant seule ressource d’une famille nombreuse, sa mère et cinq frères et sœurs. Occupant dans un premier temps un emploi administratif, il découvre Pergolèse à l’occasion d’une représentation à l’opéra de La Serva Padrona, œuvre de 1733 dont les représentations à Paris en 1752 ouvrent la Querelle des Bouffons.

Composant au début pour le théâtre de la Foire Saint-Germain, il gravit les échelons jusqu’à présenter pour l’Académie Royale de Musique son ballet héroïque Aline, Reine de Golconde (1766) sans grand succès, comme il en sera par la suite de L’île sonnante. Il lui faudra attendre 1769 et le triomphe à l’Hôtel de Bourgogne du Déserteur (sur un livret de Sedaine) pour connaître enfin un réel succès. C’est sans doute à cette œuvre, plusieurs fois rejouée au cours de la première moitié du dix-neuvième siècle, que le buste de Pierre Alexandre de Monsigny doit de figurer en bonne place sur la façade de l’Opéra Garnier, en compagnie de quelques noms illustres, et avouons-le, de quelques autres dont la musique semble tombée en désuétude.

Léger, empêtré dans l’imitation de l’excès de fioritures dans laquelle se meurt la fin du baroque italien, Monsigny reste une étoile filante dans le paysage musical français, loué à un moment pour un talent réel mais dont l’image se ternira dans quelques insuccès avant que la tourmente révolutionnaire ne vienne précocement achever sa carrière artistique. Son apprentissage musical reste intimement lié à la ville de Saint-Omer, tout comme à celle de Boulogne-sur-Mer, dont le théâtre à l’italienne municipal porte le nom.

Monsigny de

© Muse Baroque, 2026

Deux musiciens pour la flamande Saint-Omer, ce n’est pas si mal, d’autant que le patrimoine de la ville peut encore s’enorgueillir d’un palais épiscopal signé Jules Hardouin-Mansart (actuel palais de justice), à proximité immédiate de la cathédrale, et où ce dernier délaisse les influences flamandes pour le classicisme à la française, ornant le fronton d’un soleil illuminant un globe terrestre, gravant dans la pierre un Nec pluribus impar évocateur. Ces contrées si récemment françaises doivent recevoir les lumières royales. Et si l’on recherche encore quelques traces du Grand Siècle dans l’architecture de Saint-Omer, on se tournera vers l’imposante façade aux inspirations baroques de la Chapelle des Jésuites (construite entre 1615 et 1640), avec ses cinq niveaux démontrant la puissance de l’ordre, œuvre de l’architecte jésuite Jean du Blocq (1583-1656), figure incontournable de l’architecture religieuse des Flandres françaises et belges, ayant aussi œuvré au Luxembourg. Du dix-huitième siècle nous retiendrons principalement l’Hôtel Sandelin, actuel musée des beaux-arts de Saint-Omer, bel hôtel particulier de style Louis XV renfermant outre quelques chefs d’œuvres de la meilleure époque de la peinture flamande, la caravagesque Dispute des Philosophes de José de Ribera (vers 1612) ou encore le plus tardif et très évocateur Lever de Fanchon (1773) de Nicolas-Bernard Lépicié.

Mais ces détours[4] nous ramènent constamment devant le Moulin à Café, trônant sur l’imposante place du Maréchal Foch. Une forme caractéristique, une architecture représentative d’une monumentalité institutionnelle du XIXème siècle (l’édifice date de 1840) pour cet ouvrage qui fut aussi longtemps l’Hôtel de Ville de Saint-Omer. Et surtout un monument qui abrite un charmant théâtre à l’italienne d’un peu plus de 300 places, avec parquet, balcons et fauteuils en velours. Un véritable petit écrin aux dimensions intimes, parmi les plus charmants de la longue cohorte des théâtres à l’italienne jalonnant l’hexagone. Et si nombre d’entre eux sont le plus souvent défraîchis, notons que le théâtre de Saint-Omer a bénéficié d’une récente restauration (terminée en 2018), après près d’un demi-siècle de fermeture au public. Une restauration ayant pris le parti appréciable de garder le cachet originel du bâtiment et de la salle, tout en proposant dans le cadre de la scène conventionnée régionale La Barcarolle[5] une programmation éclectique et ambitieuse centrée sur le spectacle vivant. De quoi y apprécier nos Kapsber’girls, mais aussi, et dans un tout autre genre, Arhur H ou Mathieu Boogaerts. Soit assez de patrimoine et d’ambition culturelle pour avoir envie, chemin faisant, de faire un petit détour par Saint-Omer.

 

 

                                                                       Pierre-Damien HOUVILLE

[1] Auteure de Ces dames aux chapeaux verts (1921), grand succès littéraire de l’entre-deux guerres contant les péripéties sentimentales d’une jeune parisienne envoyées chez ses quatre cousines dans une « vieille ville du Pas-de Calais » où il n’est pas compliqué de retrouver la description du centre-ville de Saint-Omer. Une vision distanciée, satirique de la vie provinciale et des petites habitudes de la bourgeoisie, plusieurs fois adapté au théâtre (par l’autrice elle-même et son mari) et au cinéma. Etonnement jamais par Claude Chabrol.

[2] Dont nous ne saurions trop recommander toute la fantaisie et la fraîcheur d’un enregistrement un peu plus ancien consacré aux brunettes (Alpha-Classic, 2021).

[3] Citons notamment concernant les enregistrements consacrés au compositeur Hymnes et Magnificats de Jean Titelouze, Jean-Charles Ablitzer, orgue historique de Saint-Miliau (1 cd Harmonic Records, 1990) ou le plus récent Les Messes retrouvées. Missa Cantate, Missa in ecclesia, Hymne, Magnificat et pièce d’orgue, Les Meslanges, dir. Thomas Van Essen. 1 CD Paraty 2017.

[4] Permettons-nous d’inciter le pérégrin à l’exploration de la motte castrale de Saint-Omer, au sud de la cathédrale, très bien conservée.

[5] Une collaboration entre la Ville de Saint-Omer, la Communauté d’Agglomération, le Département du Pas de Calais, la Région Hauts-de-France et la Préfecture de la Région Hauts-de-France.

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