Rédigé par 10 h 27 min Concerts, Critiques

Amour (Mozart, Ascanio in Alba, Kolosova, El-Khashem, Les Talens Lyriques, Rousset, Théâtre des Champs-Elyssés, 25 mars 2026)

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“Venga de’ sommi Eroi,
Venga il crescente onor.
Più non s’involi a noi:
Qui lo incateni Amor.” (I,4)

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Christophe Rousset © Vincent Pontet

Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791)
Ascanio in Alba
serenata teatrale en deux actes, créée à Milan, au Teatro Regio Ducale, le 17 octobre 1771 pour le mariage de l’archiduc Ferdinand d’Autriche avec Marie-Béatrice d’Este, princesse de Modène

Mélissa Petit | Vener
Alisa Kolosova | Ascanio
Anna El-Khashem | Silvia
Alasdair Kent | Aceste
Eleonora Bellocci | Fauno

Le Jeune Chœur de Paris | CRR de Paris-Ida Rubinstein
Les Talens Lyriques
Direction Christophe Rousset

 Version de concert, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 25 mars 2026

LATIUM VETUS, MOZART NOVUS ! Après un Mitridate martial remarqué donné par les Talens l’an dernier en cette même salle, le jeune Mozart poursuit sa tournée de formation et de séduction italienne avec Ascanio in Alba, deuxième opéra composé en cette seule année 1771, et nouvel hommage à la gloire d’une Rome conquérante et légendaire. Contrairement à Mithridate qui jouit plus souvent des honneurs de la scène[1], cette « sérénade théâtrale », moins dramatique, plus flagorneuse, est relativement peu jouée, et peu enregistrée, souvent reléguée à de la musique de circonstance.

Cet Ascanio in Alba éveille cependant en nous de la narration d’un Latium, qui avant même la fondation de Rome par les légendaires Remus et Romulus, originaires de la cité, est déjà une Hespérie féconde en mythes et en aventures. Ascanio n’est-il pas le fils d’Enée, aimé de Didon ayant quitté son rivage des syrtes pour venir s’échouer sur cette péninsule, nouvelle terre promise destinée à dominer le monde ? Virgile nous l’a conté, Mozart nous le compose et nous nous attendons, un peu tremblants, à entendre résonner à nos oreilles les exploits guerriers d’Ascanio, légendaire roi d’Alba Longa, Albe la Longue, actuel Castel Gandolfo toisant de sa majesté papale le lac d’Albano et les marais pontins jusqu’aux confins du Mont Circé.

Latium Vetus Abraham Ortelius Wiki

Carte du Latum Vetus, par Abraham Ortelius, 1601. avec mention d’Alba Longa – Source : Wikimedia commons.

Patatras ! Au lieu de nous conter les exploits guerriers et autres batailles préludes à l’établissement de la puissance romaine[2], Mozart nous narre les péripéties amoureuses assez convenues et mièvres du jeune Ascanio[3] aux prises avec la bienveillance un peu perfide de Vénus[4], mariage oblige, bien décidée à tester la pureté des sentiments et la vertu de sa promise Silvia. Le livret, bien sage de Giuseppe Parini (sa seule incursion dans le genre), n’envisage pas polissonnerie plus poussée qu’un dialogue de carmélites. Le jeune Mozart et son père reçoivent commande de l’œuvre suite au premier séjour du jeune compositeur dans la péninsule, l’œuvre devant être jouée lors du mariage de l’archiduc Ferdinand d’Autriche avec la Princesse Marie-Béatrice d’Este. Et comme Mozart n’a encore que quinze ans et que sa renommée se dessine à peine, il est acté que l’œuvre sera un complément du programme des festivités, dont le clou doit être la création d’un autre opéra, confié à Hasse, Il Ruggiero, ovvero l’éroica gratitudine, sur un livret de l’incontournable Metastasio. La noce eu lieu en octobre 1771, Ascanio in Alba est jouée à Milan le 17 octobre, au lendemain de la représentation de l’opéra de Hasse.

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Anna EL KHASHEM (Silvia) – Alasdair KENT (Aceste) – Le jeune choeur de Paris © Vincent PONTET

Si le livret est bien plat, voici une partition où déjà éclate l’efficacité, l’évidence de la ligne orchestrale et la richesse des couleurs de Mozart. Christophe Rousset excelle à rendre vivante cette composition de jeunesse, avec la souplesse lumineuse qu’on lui connaît dans ce répertoire. La fluidité des lignes, le discours élégiaque, le naturel souriant. Le Jeune Chœur de Paris, CRR de Paris-Ida Rubinstein dénote cohérence, projection et homogénéité lors de ses interventions, Mozart ponctuant son récit d’interventions régulières du chœur. Dans la fosse, Les Talens Lyriques font preuve d’une parfaite maîtrise des attaques, du rythme et du relief marqueurs d’une identité élégante et racée qui ne se dément pas, et sans la froideur que l’on regrette parfois dans ses tragédies lullistes. Flûtes, hautbois, bassons, cors, trompettes et autres serpents viennent comme habituellement chez Mozart et dès l’ouverture imposer majesté, entrain et couleurs musicales, superbement rendus par des Talens Lyriques inspirés.

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© Vincent PONTET

Dommage alors que le plateau vocal se montre inégal, moins dans les qualités propres de chaque soliste que dans la manière globale d’aborder l’opéra : Mélissa Petit, très convaincante récemment en Dircé dans la Médée de Cherubini, voix souple mais projection en retrait sur les trois grands  airs du rôle : le Al chiaror di que’bei rai (Acte I), le Come il felice stato (Acte I) et le L’ombra de rami tuoi (Acte I). Etrangement, la chanteuse semble refuser la lumière, et sa modestie confine à la discrétion. Gantée de rouge et cheveux plaqués, plus Cruella toisant un Dalmatien que Vénus naissante alla Boticelli, elle ne parvient à donner une réelle épaisseur à ce personnage pourtant central de la narration. Idem pour Alasdair Kent, déjà présent en Marzio dans le Mitridate donné l’année dernière, qui s’il se montre toujours aussi convaincant dans les récitatifs, offrant une déclamation très architecturée apte à exprimer la tension anxieuse propre aux plus beaux développements du personnage[5], s’avère vocalement plus fragile quand le compositeur réserve au personnage quelques envolées propice à la démonstration d’agilité vocale.

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© Vincent Pontet

Alisa Kolosova en Ascanio campe un héros sensible, faisant vivre une palette de sentiments le voyant passer de la timidité fragile à l’affirmation du souverain sommeillant en lui. La mezzo-soprano d’origine russe dont le large spectre vocal sied tout à fait au répertoire mozartien allie une belle tonalité de graves et des aigus maîtrisés, clairs, à même d’exprimer les variations de sentiments du personnage. Les vocalises sont exécutées avec agilité, la détermination du personnage se mue en ardeur vocale avec évidence, nous offrant quelques moments de grâce, du Cara, lontano (Acte I) au Al mio ben mi veggio avanti (Acte II). En Silvia, prude, chaste et ancillaire dulcinée que le livret ne ménage pas, manquant de lui donner une réelle épaisseur Anna El-Khashem offre le pendant à Ascanio, un personnage fragile et gracile, d’une naïveté non feinte. Souple dans son expression, limpide dans ses aigues, jouissant d’une projection adéquate au rôle et d’une belle présence scénique, Anna El-Kashem fait vivre son personnage avec plus de profondeur que ne lui en octroie le livret. C’est ce personnage secondaire qui remporte paradoxalement tous les suffrages du public et se taillera une part des applaudissements inversement proportionnelle à l’importance de son personnage.

En Faune, Eleonora Bellocci est irrésistible. Virtuose dans ses vocalises, aux aigus divinement cristallins, d’une souplesse vocale d’une désarmante facilité, elle enchante ses quelques interventions, le Se il labbro piu no dice (Acte I) et le Dal tuo gentil sembiante (Acte II). Elle qui fut Reine de la Nuit au Teatro Bellini de Catane il y a quelques saisons continue de faire la démonstration de sa complète aisance chez Mozart.

C’est donc à la redécouverte d’une bien belle curiosité que nous convia ce soir Christophe Rousset et ses Talens Lyriques, et cela même si le nom de Mozart n’a pas suffi sur cette œuvre de jeunesse à remplir les rangs quelques peu clairsemés du théâtre. Laissons le dernier mot à Johann Adolf Hasse, qui se serait exclamé à la fin de la représentation de cet Ascanio in Alba « Questo ragazzo ci fara dimenticar tutti » (Ce garçon nous fera tous oublier). Bien vu !

 

Pierre-Damien HOUVILLE

[1] Rappelons que Philippe Jaroussky avait dirigé sa propre version de l’œuvre à peine quelques semaines auparavant à l’Opéra de Montpellier.

[2] D’autres s’en chargeront. Beethoven avec son Ouverture de Coriolan (1807), rétablissant la mémoire de la cité de Coriolis, un peu à l’ouest d’Alba, ou bien évidemment Hector Berlioz, avec Les Troyens (1863), reprenant très largement l’Enéide.

[3] Profitons de l’occasion pour faire un aparté. Ascanio n’a rien à voir avec le roman Ascanio ou l’orfèvre du roi d’Alexandre Dumas (1843), qui conte l’histoire d’un élève de l’orfèvre Cellini sous le règne de François 1er. C’est par contre ce roman qui sert de base à Paul Meurice pour écrire son livret Ascanio (1852), mis en musique par Camille Saint-Saëns pour un opéra éponyme en 1890.

[4] Mais rappelons que Vénus est sa Mère-Grand, car mère d’Enée dont il se trouve être le fils. Et quand on est le petit-fils de Vénus, il faut bien s’attendre à quelques entremises.

[5] Un art du récitatif que nous avions déjà pu éprouver dans le Die Schuldigkeit des ersten Gebots, autre œuvre de jeunesse de Mozart, sous la direction de Camille Delaforge, lors du dernier Festival de Saint-Denis.

Étiquettes : , , , , , , , , , , Dernière modification: 1 avril 2026
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