Rédigé par• 8 h 08 min• CDs & DVDs, Critiques

(A. Scarlatti, Il Trionfo della Grazia, Ensemble Céladon, Bündgen – Ricercar)

 “Dimanche, le cardinal Pamphili fit interpréter au théâtre du Séminaire romain un superbe oratorio intitulé Maddalena Penitente qui eut un vif succès. Six cardinaux assistèrent à la représentation de la fine fleur de la vie musicale romaine”
(Avvisi di Roma)

scarlatti il trionfo della grazia ric front

Alessandro SCARLATTI (1660-1725)

Il Trionfo della Grazia (Maddalena
penitente)

Marie-Frédérique Girod, soprano (Maddalena)
Lise Viricel, soprano (Gioventù)
Paulin Bündgen, contre-ténor (Penitenza)

Ensemble Céladon :
Stéphan Dudermel, violon
Florian Verhaegen, violon
Marie-Liesse Barau, alto
Valérie Dulac, violoncelle
Daniel Romero, contrebasse
Caroline Huynh Van Xuan, clavecin & orgue

Paulin Bündgen, direction

1 CD digipack enregistré à Lyon, en la chapelle du lycée Saint-Louis-Saint-Bruno, en février 2026, 79′

Ce triomphe est l’un des oratorios les plus fameux de Scarlatti. Cependant pour l’auditeur d’aujourd’hui, sa composition précoce, sa brièveté, sa – relative – sobriété, l’absence de grands da dapo en font une oeuvre intéressante et raffinée, mais peu spectaculaire. D’ailleurs Paulin Bündgen a dû même ajouter une brève Sinfonia introductive, qui ne figure pas dans la partition, qui débute directement sur un récitatif (le cas n’est pas isolé, car ce genre d’oeuvre pouvait s’inscrire plus globalement dans une cérémonie religieuse).

Le chef avoue que : “Le Trionfo de Scarlatti m’a attiré dès mes vingt ans pour la beauté de sa musique la qualité de son livret, et par la présence de trois voix aiguës qui font écho à l’esthétique de l’ensemble depuis ses débuts. Partition encore difficilement accessible au début des années 2000, les originaux étant disséminés dans diverses bibliothèques d’Europe, l’avancée d’internet et de l’accessibilité des manuscrits a permis l’approche de cette œuvre en 2024, et un rêve a alors pu se réaliser, 20 ans après. (…) Nous avons coloré certains airs et récits avec tous les moyens que nous offrait notre effectif instrumental, selon les usages de l’époque : jeu de luth du clavecin, tasto solo à l’orgue, pizzicati à la basse d’archet, sourdines sur les violons et l’alto, afin de nuancer autant que possible notre interprétation. Ce procédé, largement utilisé par l’opéra, permet de souligner l’état émotionnel des personnages et apporte un relief et une profondeur supplémentaire à la musique.”

Ceux qui attendent un festival dramatique, quasi opératique, à l’image des plus tardifs et plus ambitieux La Giuditta, La Santissima Annunziata, ou Il Sedecia, seront peut-être un brin déçus. Car malgré l’indéniable intérêt historique et musicologique, cet oratorio, ici restitué dans sa version initiale de 1685, alors que Scarlatti avait 25 ans, s’avère d’une délicatesse remarquable, mais aussi d’une concision frustrante. Les airs demeurent strophiques, de nombreux ariosos dénotent une beauté mélodique qui n’éclot pas, quelques duetti sont à saluer. Tout ici est subtilité, nuance et miniature et l’on louera la justesse apaisée de l’Ensemble Céladon. Les ritournelles sont aériennes, les départs précis, l’enchaînement d’une grande fluidité et naturel.

Il Trionfo della Grazia fut donné en 2024 par les artistes dans une version mise en scène. Sans l’attrait visuel, l’orchestre manque toutefois à la fois d’élan et de densité, comme s’il devait se tenir dignement dans le Palais du Cardinal. Cette discrétion, cet “understatement” élégant se retrouve au niveau du plateau vocal : Marie-Frédérique Girod campe Maddalena claire et fervente (“Chi del ciel conosce”), plus pudique que sensuelle. Lise Viricel aurait pu se montrer plus extravertie dans le chant plus virtuose de la Gioventù (“Nell’età destinata agli amori”), enfin Paulin Bündgen apporte une intensité chaleureuse à la Penitenza (duetto “Perché tù mi fuggi? avec Maddalena). Le dialogue allégorique se fait à fleurets mouchetés.

Voilà une parution bienvenue, un peu desservie par son caractère d’œuvre de jeunesse dans une période de transition musicale, et que l’Ensemble Céladon ressuscite avec une (trop) souriante modestie, et une douce réserve. Six cardinaux assistèrent à la création de cet oratorio qui connut 25 ans de reprises, à Modène ou Vienne notamment. Il était donc grand temps de redécouvrir ce jalon essentiel de l’histoire de l’oratorio romain.

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrement clair, neutre, un peu sec et manquant de liant entre les voix et l’orchestre.

Étiquettes : , , , , , , , , , Dernière modification: 4 novembre 2026
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