
Alessandro GRANDI (1590-1630)
Plorabo die ac nocte
Orazio BENEVOLI (1605-72)
Missa Angelus Domini (à trois chœurs)
Missa Dum complerentur (à quatre chœurs)
Giovanni Pierluigi da PALESTRINA (1525–94)
Dum complerentur
I Fagiolini :
1er chœur : Martha McLorinan, Matthew Long, Greg Skidmore, Frederick Long
2ème chœur : Alice Gribbin, Nicholas Mulroy, Eoghan Desmond, Charles Gibbs
3ème chœur : Amy Wood, Hugo Hymas, Sam Gilliatt, Stuart O’Hara
4ème chœur : Ailsa Campbell, Jacob Ewens, James Wells, Thomas Lowen
Aileen Henry – harpe
Eligio Quinteiro – chitarrone
Catherine Pierron, Robert Howarth, Robert Hollingworth – orgue
Direction Robert Hollingworth
1 CD digipack, CORO 2026, 66’30

3ème et dernière incursion chez Benevoli de Robert Hollingworth avec I Fagiolini. Après de remarquables messes en premières mondiales (Missa Tu es Petrus, Missa Benevola), le cycle se conclut en beauté, et dans le prolongement des autres opus avec l’exhumation de messes monumentales à chœurs multiples romaines d’Orazio Benevoli (ou Benevolo), maître de la Capella Giulia de la Basilique Saint Pierre de Rome de 1646 à sa mort. On attribua parfois à tort une partie de sa production à Biber, autre grand compositeur de messes colossales et spatialisées.
La Messe Angelus Domini était destinée à Pâques, la seconde est inspirée par un motet de Palestrina pour la Pentecôte (également donné). Les trois disques ne constitue qu’une sélection de ces messes à grands effectifs : Benevoli composa une dizaine de messes pour 12 ou 16 voix réparties en 4 à 12 chœurs. Hervé Niquet s’est intéressé à deux reprises à son œuvre, et son dernier opus de 2018 chez Alpha contenait une très dynamique Missa Si Deus pro nobis a 16 voci. L’approche de Robert Hollingworth est tout aussi spectaculaire mais radicalement différente, insistant davantage sur les changements de tactus, avec une approche moins percutante et énergique, plus picturale et variée, jouant sur les masses et le contrepoint sans cesse changeant.
La Missa Angelus Domini, à trois chœurs, et la Missa Dum complerentur, à quatre, pourraient à première vue inciter à une lecture essentiellement monumentale voire monolithique. Robert Hollingworth choisit une voie beaucoup plus subtile, qui éclate au disque mais souffrirait peut-être de la réverbération en concert. En outre, les choeurs demeurent relativement modestes en termes d’effectifs, ce qui permet une grande transparence des lignes. Les changements de rythme, de densité et d’accent sont superbes et incessants. Une même section peut passer d’une pulsation presque suspendue à une animation soudainement plus nerveuse, puis retrouver une ampleur majestueuse. Les valeurs longues ne sont jamais pesantes et les épisodes plus rapides ne deviennent jamais mécaniques : tout est affaire de tension et de relance. Cette rythmique extrêmement changeante constitue l’un des attraits majeurs du disque comme des deux précédents. Dans cette nappe sonore d’une musicalité bleutée, les phrases semblent constamment animées de leur propre mouvement, avec des accélérations ou des retenues très fines.
Le disque s’ouvre avec l’excellent Plorabo die ac nocte d’Alessandro Grandi, concerto sacré à quatre voix, techniquement redoutable. I Fagiolini en donne une lecture intensément expressive et intime, avec une mention spéciale à la basse éloquente et rhétorique.
Dans la Missa Angelus Domini de Bevevoli, dès le Kyrie, les entrées ne sont jamais traitées comme les éléments successifs d’une architecture figée : elles semblent modifier constamment le mouvement de la phrase. Une ligne s’attarde, une autre vient la relancer, une cadence se dilate légèrement avant que la pulsation ne reparte. Cette agogique très souple, omniprésente mais jamais ostentatoire, donne à l’ensemble une respiration presque organique. La réussite de Robert Hollingworth tient aussi à une remarquable gestion des registres. Les aigus d’I Fagiolini ont quelque chose de planant, lumineux sans être moelleux, qui tranche avec un médium particulièrement nourri. Les altos et les ténors constituent en effet une sorte de cœur sonore de la réalisation : ils donnent aux harmonies une densité et une chaleur qui permettent aux dessus de s’élever. Les cordes pincées (Aileen Henry à la harpe et Eligio Quinteiro au chitarrone) sont trop présentes et la captation sonore en est faussée, les orgues sont relativement discrets malgré un soutien harmonique solide.
Dans l’Adoramus Te du Gloria, les groupes vocaux se rejoignent progressivement en geste de dévotion. Même chose sur le nom de Jesu Christe, qui acquiert une emphase particulière par le regroupement des forces, témoignant de l’art de Benevoli. L’Amen du Gloria constitue un autre moment original : une mélodie de soprano se ralentit tandis que les voix inférieures poursuivent à vive allure. L’effet est saisissant et prafaitement rendu par I Fagiolini qui insuffle une activité irrépressible aux voix des registres médium et grave. L’Et incarnatus du Credo est, cœur théologique du texte, est traité dans un tempo sensiblement ralenti, d’où un contraste brutal avec l’Et resurrexit, plus vif et allégé. Là encore rien n’est gratuit et les musiciens savent donner sens à cette écriture au service de la Contre-Réforme, on peut facilement voir dans les aigus qui se détachent, dans le mouvement, un effet qui souligne la gravité de l’Incarnation.
La Missa Dum complerentur porte cette esthétique à un degré supérieur encore. Le modèle de Palestrina, dont le motet Dum complerentur est donné avant la messe, rappelle l’ancrage de Benevoli dans la tradition romaine du stile antico. Mais là où Palestrina fait couler les lignes avec continuité, Benevoli transforme le matériau en polychoralité grouillante. Le Kyrie reprend d’ailleurs dès son ouverture le motif de trois notes du motet de Palestrina, mais sans que la citation devienne envahissante. Dans le Gloria, Benevoli retrouve la technique des regroupements de chœurs qui caractérisait déjà la première messe. Les épisodes individuels sont ainsi régulièrement interrompus ou amplifiés par de brusques rassemblements des chœurs.
Hélas, on ne distingue pas toujours bien les quatre chœurs individuellement (alors que l’ingénieur du son chez Biber pour Savall ou Ton Koopman avait dait des merveilles par exemples). Il en résulte un disque qui privilégie les registres et les effets de texture, davantage que la spatialisation en chœurs. Sans doute l’ingénieur du son a t-il suivi les instructions de Robert Hollingworth, car ce dernier souligne la difficulté de suivre analytiquement les quinze lignes vocales, souvent dans un même registre, privilégiant une vision plus holistique. Pour revenir à la Messe, on notera l’admirable Crucifixus qui mérite l’attention : Benevoli y reprend notamment le motif de quarte ascendante de la seconde partie du motet de Palestrina. L’Amen final de la Missa Dum complerentur atteint une sophistication absolue : le mouvement commence à trois temps, mais les phrases répétées s’organisent par groupes de cinq pulsations, créant une sorte de boîtillement. Les quatre chœurs s’emboîtent jusqu’au vertige de la Foi.
Ce disque est donc une très belle démonstration de ce que peut être la polychoralité romaine baroque, qui malgré l’ancrage dans la tradition de Palestrina et un accompagnement instrumental sobre sait se moderniser en une matière mouvante et expressive. Les contrastes de tempo, les inflexions agogiques, les brusques changements de densité, l’opposition entre le médium charnu et les aigus lumineux, les regroupements de voix et les décalages rythmiques donnent à ces messes une animation… presque théâtrale.
I Fagiolini et Robert Hollingworth signent ainsi une conclusion particulièrement réussie à leur cycle Benevoli, à recommander sans modération.
Viet-Linh Nguyen
Technique : captation complexe, un peu confuse pour la séparation spatiale, et avec des cordes pincées trop mises en avant. Image chaleureuse et généreuse, d’une ampleur naturelle.
Étiquettes : Alessandro Grandi, CORO, Hollingworth Robert, I Fagiolini, Muse : or, musique religieuse, Orazio Benevoli, Palestrina Dernière modification: 25 août 2026
