Rédigé par 8 h 16 min Critiques, Expositions & Théâtre

Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier (Musée des Arts Décoratifs, Paris – du 18 février au 5 juillet 2026)

UNE JOURNEE AU XVIII AFFICHES x

“Une journée au XVIIIe siècle : Chronique d’un hôtel particulier”
Exposition au Musée des Arts Décoratifs, Paris, du 18 février au 5 juillet 2026

Commissaires :
Ariane James-Sarazin, conservatrice générale du patrimoine en charge des collections XVIIe – XVIIIe siècle et Nissim de Camondo
Sophie Motsch, attachée de conservation, collections XVIIe – XVIIIe siècle et Nissim de Camondo
Assistées de : Léo Thune, Josépha Caumont-Carpentier, Violette Lafond-Grellety, Aurélien Mathé et Marion Ortiz

Du 15 février au 5 juillet 2026, les amateurs pourront plonger dans cette passionnante exposition. Au sein du musée des Arts décoratifs, plus de 550 pièces originales issues des collections du musée, parfois rares, regroupant de nombreux objets d’arts décoratifs — orfèvrerie, vaisselle, mobilier, vêtements, accessoires, costumes — permettent de se replonger dans les années 1780, du matin jusqu’au soir, en déambulant de pièce en pièce. D’abord la rue, puis la cour de l’hôtel, et puis différentes salles correspondant à la fois aux heures de la journée et aux goûts du propriétaire : chambre à coucher, cabinet, oratoire, salle à manger, salon de jeux ou de musique. On nous promet un “parcours olfactif et sensoriel” mais on avouera que mis à part quelques bruitages, nous n’avons guère remarqué de dispositifs. Peut-être du fait de la forte affluence ? Etonnamment, le MAD n’a pas inclus d’extraits d’extraits cinématographiques permettant d’apprécier les objets dans leur contexte : la scène d’ouverture des Liaisons Dangereuses de Stephen Frears aurait par exemple été parfaite pour les costumes et la mise en poudre des perruques…

Une journée au XVIIIème Siècle au Musée des Arts Décoratifs © Muse Baroque, 2026

On regrettera l’exiguïté de l’espace. On aurait aimé bénéficier de la liberté offerte par de grandes salles, des period rooms, comme celles du musée Nissim de Camondo, du musée Cognacq-Jay, des Arts décoratifs du Louvre, du musée Carnavalet, ou encore de la Chancellerie d’Orléans dernièrement remontée au sein des Archives nationales, à l’hôtel de Soubise.

Une journée au XVIIIème Siècle au Musée des Arts Décoratifs © Muse Baroque, 2026

Car ici, les objets sont entassés dans des sortes de cubes, eux-mêmes protégés par un étrange et très serré tissu noir, un petit peu comme la gaze que l’on met à l’opéra pour tamiser les lumières. Il en résulte un double inconvénient : celui de devoir se coller à cette sorte de tente pour regarder au travers, celui aussi d’avoir force difficultés à prendre des photos, et celui enfin de se sentir comme derrière un grillage, éloigné indûment et sans grande justification des objets présentés. Si l’argument était la fragilité des costumes (et il y en a quelques-uns), alors pourquoi le palais Galliera, lorsqu’il présente des pièces d’époque, n’en a-t-il pas besoin ? Et l’on a bien déjà vu nombre de tissus plus anciens présentés simplement sous des vitrines.

Une journée au XVIIIème Siècle au Musée des Arts Décoratifs © Muse Baroque, 2026

Ces regrets étant posés, on ne peut que se réjouir à la fois de la rareté des objets et de leur profusion. Dès les premières salles, le cœur est à la fête. Que penser de ce subtil mantelet féminin, court, sans manches, avec son coqueluchon (une capuche en toile de coton de la seconde moitié du XVIIIe siècle) ? De même, voici des souliers féminins britanniques vers 1740-1745, disposant encore de leurs petits patins assortis qui servaient à franchir la bien brève distance entre le perron de l’hôtel particulier et leur voiture qui les attendait dans la cour. Car, évidemment, il n’est point question pour les honnêtes gens de se commettre dans la rue avec ses flaques, ses immondices et toute cette populace.

Une journée au XVIIIème Siècle au Musée des Arts Décoratifs © Muse Baroque, 2026

Toujours dans cette première salle, ce qui montre son extraordinaire richesse, on découvre une table de carrosse pliante à mécanisme. En parcourant les salles, on furète, on trouve pêle-mêle de grandes découvertes et de petits plaisirs, on remarque une petite niche de chien, un tour de cou, un bonnet de nuit, deux perruques, des livrées de laquais, des vêtements de dessous, une boule à perruque, et un poudroir à soufflet en cuir et en bois. Ce dernier servait, pendant que le visage était protégé par un cornet de papier, à asperger l’aristocrate de poudre, souvent parfumée à la fleur d’oranger ou à la rose, et parfois même colorée en rouge, blond ou gris.

Une journée au XVIIIème Siècle au Musée des Arts Décoratifs © Muse Baroque, 2026

On apprend infiniment de petits détails sur cette vie privilégiée, extraordinairement raffinée, pleine de culture, de musique, de savoir. Ainsi, dans la salle consacrée aux instruments scientifiques, on distinguera une extraordinaire équerre pliante en cuivre, mais aussi en argent, de la fin du XVIIIe siècle, ou encore un encrier de voyage.

Mais voici la salle à manger. Certes, on trouvera bien ailleurs des évocations de la sorte, au Nissim de Camondo ou à l’hôtel de la Marine. Les rafraîchissoirs à profusion, l’argenterie, les pots à oille, les candélabres et les fontaines font toutefois toujours plaisir. Vient ensuite la salle de jeux avec sa table de trictrac et sa petite bourse. On y découvre par exemple les règles de la “cavagnole”, où les joueurs se voient proposer des cartons avec des numéros. Le maître du jeu tire une boule portant un numéro ; le joueur qui possède le carton correspondant remporte la mise. C’est une sorte de loto. On y voit un sac étrange avec des bouchons en ivoire servant à éviter toute triche, datant de vers 1680. Il y a bien d’autres choses précieuses ou touchantes et on serait bien en peine de tout énumérer : des paires de bas, des boucles de souliers et de jarretières, des affiches que l’on trouvait dans la rue, ou une toile de coton plissée qui fait office de col.

Une journée au XVIIIème Siècle au Musée des Arts Décoratifs © Muse Baroque, 2026

Il faudrait revenir encore dans ces salles bondées, trop petites, admirer ce moulin à café ou quelques tableaux, comme cette admirable toile d’André Bouys [1656-1740] représentant une servante qui récure de la vaisselle d’argent, et dont l’influence hollandaise est tempérée par une douceur toute dix-huitiémiste.

On sort de cette exposition en passant devant des lanternes pliantes et des tuyaux de poêle, dont certains en forme de palmier. Le catalogue est de petit format mais extraordinairement épais ; s’il fourmille de descriptions et de détails et ne rend pas tout à fait compte de l’homogénéité de cet art de savoir-vivre et de savoir être, il s’avère un ouvrage de référence aux courtes notices qu’on prend plaisir à compulser.

Une journée au XVIIIème Siècle au Musée des Arts Décoratifs © Muse Baroque, 2026

Alors, en dépit de la muséographie, de l’exiguïté des salles, de la foule, allez-y, allez-y et plutôt deux fois qu’une ! Passez, journée après journée, votre temps dans un monde finissant. Voilà un fort plaisant contrepoint à une autre exposition bien différente qui a eu lieu au musée Carnavalet en 2024 sur le Paris de la Révolution française.

Une journée au XVIIIème Siècle au Musée des Arts Décoratifs © Muse Baroque, 2026

Car bientôt, la tourmente révolutionnaire balaiera le temps du trictrac, des soieries, des dentelles et des perruques. Nous n’avons presque rien dit de la musique. Il y a pourtant quelques objets, notamment une extraordinaire petite guitare négligemment posée par terre, près d’un joli siège, ou encore une partition du Devin du village de Jean-Jacques Rousseau. « Tout va très bien, madame la marquise. ». Et comme le XVIIIème est à la fête, nous vous rendrons bientôt compte de l’exposition au Palais Galliera.

 

 

Viet-Linh NGUYEN

Étiquettes : , , , , , Dernière modification: 30 mars 2026
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