“J’ai voulu faire appel à tous les sens des mélomanes pour leur évoquer ce que j’adore de ce répertoire. La gourmandise, l’over-the-top baroque, s’en mettre plein les oreilles comme on dévore une boîte de chocolats.”
(Rose Naggar-Tremblay)

“Haendel Gourmand”
Georg Frederic HAENDEL (1685-1759)
Semele, HWV 58 : “Hence, Iris hence away”
Messiah, HWV 56 : “He was despised and rejected of men”
Theodora, HWV 68 : “As with rosy steps the morn”
Hercules, HWV 60 : “Dissembling false… Cease ruler of the day to rise”, ” Where shall I fly”
Charles AVISON (1709-1770)
Concerto nº3 en ré mineur
(d’après les sonates pour clavecin de Scarlatti)
Georg Frederic HAENDEL
Alcina, HWV 34 : Ouverture, “È gelosia”, “Vorrei vendicarmi”
Giulio Cesare, HWV 17 : “Priva son d’ogni conforto”, “Nel tuo seno, amico sasso”
Ariodante, HWV 33 : “Dover, giustizia, amor”
Serse, HWV 40 : “Ombra mai fu”
Rose Naggar-Tremblay, contralto
Orchestre de Chambre de Toulouse :
Violons 1 : Audrey Dupont (cheffe d’attaque), Aurélie Fauthous, Charlotte Baillot
Violons 2 : Ana Sánchez, Justine Sypniewski
Altos : Carlos Vizcaíno, Vincent Gervais
Violoncelles : Nabi Cabestany, Anne Gaurier
Contrebasse : Nohora Muñoz
Théorbe : Nicolas Colliou
Clavecin : Saori Sato
1 CD digipack, enr. janvier 2025, Arion, livret minimaliste sans les textes chantés, 71’37
C’est un premier album discret mais remarqué, sans prétention, que nous livre la contralto Rose Naggar-Tremblay, dont nous avions pu apprécier récemment le talent au TCE. Ses atouts ne sont pas négligeables : un tempérament théâtral évident sur scène (quoiqu’un peu sous le boisseau ici, nous y reviendrons), une présence magnétique, un très beau timbre, androgyne, au medium velouté et profond, une boulimie énergique et souriante qui suscitent la sympathie immédiate et emportent l’adhésion.
Hélas, l’accompagnement, maigrelet et passif agit comme un poids mort. Pourquoi diantre avoir choisi l’Orchestre de chambre de Toulouse pour ce premier récital haendélien ? Outre l’usage d’instruments modernes (regrettable mais pas dirimant), c’est un tissu orchestral à la fois trop léger, peu dynamique voire poussif qui plombe littéralement les airs, y compris les “tubes” incontournables tels “Ombra mai fu” pris à une allure de tortue obsolète et en contresens avec le contexte ironique de cet air. Le récital est tiré par la chanteuse, et l’orchestre semble constamment à la peine, tentant laborieusement de la suivre, incapable de peindre des climats, tirant à la ligne dans les ritournelles. Pis encore, on a la désagréable impression que les tempi doivent être ralentis pour que les instrumentistes puissent raccrocher les wagons, face à un bolide trop lesté. La parenthèse du concerto d’Avison était tout à fait dispensable, et a fortiori quand on doit subir la morne rendition de la phalange. L’on aurait bien aimé entendre davantage d’airs par la chanteuse et conserver la cohérence du récital d’airs d’opéras et oratorios plutôt que ce buffet mêlé.
Autre déception, le choix des airs : l’artiste mentionne dans ses inspirations d’estimées devancières : la redoutable Ewa Poddles, Nathalie Stutzmann ou encore Marie-Nicole Lemieux. Mais justement leurs récitals haendéliens comportaient davantage de vastes airs de bravoure et de désespoirs, notamment issus des incontournables Orlando, Rinaldo, Giulio Cesare ou encore Ariodante. Plutôt que le “Priva son d’ogni conforto”, où est donc passé le “Va Tacito” ou le “Se in fiorito ameno prato” ? Est-ce la potentielle faiblesse de l’orchestre qui a conduit à les écarter du fait des instruments obligés ou des cuivres ? Idem pour le “Fammi combattere” ou la grande scène de folie d’Orlando. Si Ariodante est présent, plutôt que le “Dover, giustizia, amor” un peu creux, les sautes terriblement fragmentées et instables du “Se L’inganno Sortisce Felice” auraient été préférables… Nous ne poursuivons pas cette laborieuse litanie avec d’autres pépites cruellement absentes façon “Cara sposa” où l’on attendait l’artiste ; il faut avouer que cette boîte de chocolat a oublié certaines ganaches de choix. La contrepartie est une sélection certes plus personnelle, mais moins flamboyante, moins “over-the-top”.
Ne boudons cependant pas notre plaisir, car Rose Naggar-Tremblay embarque l’auditeur pour des montagnes pas si rock-n’-roll grâce à son talent de conteuse dramatique. Son timbre chaleureux et enveloppant, cuivré et plein, envoûte malgré un caractère un peu trop monochrome. D’une indéniable noblesse, d’une grande musicalité, la contralto livre un très touchant “As with rosy step the morn” solide et pudique, ou encore un “Priva son d’ogni conforto” généreux et attristé. On sera toutefois un peu réservés quant aux airs virtuoses, où les cascades de doubles croches et autres pyrotechnies manquent souvent de netteté dans l’émission, comme dans la prononciation. La contralto les jette comme autant de javelots, mais la ligne mélodique vibrionne parfois.
Voilà une première entrée en matière remarquée mais perfectible, en attendant le menu dégustation. Et par pitié, changez la brigade de marmitons si vous visez les étoiles…
Viet-Linh Nguyen
Technique : enregistrement clair mais manquant de liant.
Étiquettes : Arion, Charles Avison, Haendel, Muse : airain, Naggar-Tremblay Rose, opéra, Orchestre de Chambre de Toulouse Dernière modification: 9 janvier 2026
