Rédigé par 12 h 43 min Histoire, Regards

Lully et Molière : les deux Baptiste complices en bouffonnerie

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Jean-Baptiste Lully, secrétaire du Roy et sur-intendant de sa musique, gravure de Jean-Louis Roullet d’après Paul Mignard, 1683-1699. Source : Gallica / BnF

Il faut parfois, et même souvent, relire Philippe Beaussant (1930-2016). Outre son immense érudition, jamais prétentieuse, le musicologue et honnête homme nous rappelle de salutaires vérités. L’une d’entre elles concerne cette fracture, consommée après le temps de la comédie-ballet et la rupture entre ceux que Madame de Sévigné appelait « les deux Baptiste ». On a eu tendance, jusqu’à l’avènement de l’opéra-comique bien plus tardif, à séparer totalement les genres sous le règne de Louis XIV (1638-1715) : d’un côté le théâtre, et notamment la comédie ; de l’autre la noble pompe de la tragédie lyrique, pleine de merveilleux, de machines, de chevalerie et de mythologie.

Et pourtant, qu’on y songe : bien avant Cadmus et Hermione, Jean-Baptiste Lully (1632-1687) et Jean-Baptiste Poquelin dit “Molière” (1622-1673) ont collaboré sur une dizaine d’œuvres, entre Le Mariage forcé (1664) et Psyché (1671). Bien sûr, la mémoire collective retient surtout Le Bourgeois gentilhomme, œuvre qui a la chance d’être le plus souvent remontée avec au moins un soupçon de sa partition originale. Mais comme l’ont exhumé avec brio Vincent Dumestre et son Poème Harmonique, il y a véritablement beaucoup de musique dans ce Bourgeois : près d’une heure et demie !

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Dessin d’après une gravure originale de Jean Dolivar d’après Bérain, Scène de l’opéra Achille et Polyxène, (estampe vers 1687) – Source : BnF / Gallica

Cependant, on oublie trop souvent d’autres pièces magnifiques qui recèlent, telle une chrysalide, des vignettes s’éloignant déjà de l’air de cour pour se rapprocher de la future tragédie mise en musique. Citons La Princesse d’Élide, Les Amants magnifiques, la Pastorale comique, ou même un peu Monsieur de Pourceaugnac.

Là où Philippe Beaussant nous surprend — comme dans son Louis XIV, le Roi-Soleil qui se lève aussi (Gallimard, 2000), où l’on découvre que la vieille nourrice du Roi avait ses entrées au lever à Versailles —, c’est lorsqu’il nous invite à imaginer l’intimité de ces deux génies avant leur séparation douloureuse. Il faut se figurer que Lully et Molière étaient comme larrons en foire.

Voyez Lully jouant le Grand Muphti, alors que Molière incarne le Bourgeois, coiffant Monsieur Jourdain de son turban lors de la cérémonie turque. Voyez encore Lully poursuivant Monsieur de Pourceaugnac, un clystère à la main, chantant « Piglialo sù, signor monsù », tandis que le dramaturge tente d’éviter un coup de seringue dans le postérieur ! C’est à cet instant précis que l’on réalise que le Surintendant de la musique fut lui-même un très grand acteur et un immense comique.

On entend souvent dire désormais qu’il est un peu trop tranché, voire caricatural, de considérer qu’après Alceste (1674), l’élément comique disparaît purement et simplement des tragédies lyriques. Ce n’est toutefois pas si faux. Car où ailleurs, dans la succession des Roland, Amadis et autres chefs-d’œuvre ultérieurs, trouve-t-on des saynètes comiques à la manière de Lychas et Straton tournant autour de Céphise ? Où retrouve-t-on ce gentil marivaudage, mais aussi ce second degré mordant de l’enlèvement dans Alceste, ou encore ce Cerbère qui aboie, cette barque de Charon qui menace de couler sous le poids d’un passager trop encombrant ?

Effectivement, il subsistait encore une bouffonnerie moliéresque, une verve satirique et vivante, jusqu’à ces années charnières qui virent la naissance de l’Opéra français dans sa forme la plus noble et la plus sérieuse. Ce sont amis que vent emporte. Et il ventait devant ma porte.

 

Viet-Linh Nguyen

Étiquettes : , , , , Dernière modification: 6 mars 2026
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