
Jean-Sébastien BACH (1685-1750)
“Transformations”
Concerto en ré majeur, d’après Antonio Vivaldi, BWV 972
Concerto en ré mineur, d’après Antonio Vivaldi, BWV 974
Adagio en sol majeur, d’après la Sonate pour violon BWV 1005, BWV 968
Suite française n° 5 en sol majeur, BWV 816
Sonate en ré mineur BWV 964
Concerto italien BWV 971
Alexandra Nepomniachshaya (clavecin Joel Katzman, 1991 d’après un Ruckers 1638)
1 CD digipack, Linn Records, CKD 789, Outhere Music. Enregistré les 19-20 mai à la Lutherse Kerk de Haarlem (Pays-Bas). Durée totale : 68’15.
Ce que l’on lit dans les notes de programme, de la plume de Richard Egarr, nous rappelle une conversation que nous eûmes voilà quelque temps avec Paula Agnew lors du Festival d’Ambronay à paropos des cantates de jeunesse de Bach. On imagine souvent Bach comme un dieu de la musique, le grand cantor tout entier à sa dévotion à Leipzig et à ses cycles de cantates. On oublie souvent que le grand compositeur, comme tous, a été jeune, qu’il était d’autre part relativement impulsif. Dans Le Bach en son temps de Gilles Cantagrel paru chez Fayard, on trouve ce fameux événement d’Arnstadt où il s’emporta contre un bassoniste et tira l’épée contre ce dernier, en 1703. On se souvient également d’autres textes où il maugrée sur les taxes de tonneaux de bière ou de vin envoyés par un cousin. On ne se rappelait en revanche pas vraiment de cette anecdote où, toujours organiste à Arnstadt, Bach fut réprimandé pour avoir fait monter à la tribune de l’orgue « une jeune fille inconnue » (fremde Jungfer). Il s’agissait sans doute de sa première épouse, Maria Barbara Bach, ou de la sœur de Bach, Barbara Catharina, mais la manière un petit peu tendancieuse et égrillarde avec laquelle Egarr souffle l’aventure sert à illustrer le point que Bach ne fut pas ce compositeur sérieux et hiératique que l’on imagine trop souvent. Il faut se replonger dans ces années de jeunesse bouillonnantes, celles de 1707-1717 comme il le dit, où il s’imbibait de toutes sortes d’influences et où il était féru de musique italienne, ce qui ne le quittera d’ailleurs pas tout au long de sa carrière. Une autre historiette relevée par Richard Egarr est celle du manuscrit autographe de la Passion selon Saint-Matthieu, sur lequel il voit potentiellement des marques d’une chope de bière posée sur le papier alors que Bach était en train de composer l’une de ses grandes œuvres spirituelles !
Quoi qu’il en soit, ce CD voit Alexandra Nepomniachshaya, pianiste et claveciniste russe – et femme de Richard Egarr, accessoirement – entreprendre, sur une copie assez criarde et acide, hélas, d’un Ruckers de 1638 par Joël Katzman (1991), de refléter cette boulimie musicale du jeune Bach. Et l’on doit avouer que la démonstration est à la fois brillante et convaincante. On ne trouvera guère ici d’inédit, toutes ces œuvres ayant été enregistrées à maintes reprises. Mais il y a dans la pétillance du toucher, dans ce sourire permanent, dans cette espièglerie jongleuse, quelque chose de frais et de léger. Deux mains qui marivaudent, qui se touchent, qui se cherchent avec une sensualité et une liberté que l’on redécouvre. Non que la claveciniste décide simplement d’en mettre plein la vue et d’embrayer son Bach à toute vitesse en démarrant en cinquième. Point du tout.
Il y a là une intelligence juvénile du propos qui sert la démonstration, peut-être de manière parfois un peu appuyée : refus de l’intellectualisation et de l’abstraction, primauté de la mélodie, mais également jeu constant de subtilité sur les tempi et les cellules mélodiques qui se donnent, se reprennent. De l’agogique avec goût, de la surprise, très souvent. Et l’on retrouve tout d’un coup des sections qui sonnent comme autant de défis, comme ce premier mouvement du Concerto en ré majeur BWV 972, qui n’est autre qu’une transcription de Vivaldi. Alors oui, le Larghetto manque de poésie et de lyrisme ; la main gauche, un peu métronomique et roborative, s’ennuie. La main droite, quant à elle, se dit que quitte à être habile, autant ornementer : elle jette çà et là, en touffes, de petites décorations. Et là, un Allegro printanier, gourmand, très italien, orchestral, théâtral, dramatique. Des accords qui fusent un peu à la Scarlatti. Il y a de la virtuosité dans ce Bach-là.
Même chose pour le Concerto en ré mineur BWV 974, toujours d’après Vivaldi. Les chromatismes et le malaise du mineur dans le mouvement introductif échappent là encore un petit peu à notre interprète, qui en avale goulûment les mesures, presque pour se délier les doigts, avec une joliesse presque pré-galante. Et pourtant, à rebours de ce que nous disions du Larghetto précédent, l’Adagio scintille comme des facettes de givre. Le clavecin dessert un petit peu la douceur du moment, car c’est un instrument qui brille de l’éclat terne d’un laiton poli. L’enregistrement est parfois inégal, puisque le Presto semble assez superficiel.

Alexandra Nepomnyashchaya – site officiel de l’artiste, tous droits réservés
Certaines choses sont aussi plus expérimentales : la transcription BWV 964 en ré mineur, inspiré d’une œuvre pour violon, avoue ses limites. On concédera que l’Adagio souffre du changement d’instrument et se retrouve trop chantourné. Malgré un tempo rêveur et un toucher délié, la musicienne ne parvient pas, avec son clavecin harmonique, à restituer la mélancolie chantante des cordes du violon. La Fugue est plus réussie : par rapport au propos du disque, on retrouve ici un Bach bien plus sérieux, fort de la densité, du contrepoint et de la construction complexe, avec ses multiples entrées. L’Andante est également plus convaincant. Est-ce parce qu’il y a davantage de graves ? Est-ce à cause de ce balancement digne du clapotis des vagues le long d’une petite barque ? Là encore, la lecture reste traditionnelle, d’une douceur de paupière mi-close. L’Allegro, brillant et acrobatique, renoue avec le propos du CD : le toucher extrêmement détaché, presque trop, rappellerait les assauts d’un Glenn Gould ; peu de sentiments, mais une impeccable technique, une virtuosité pointue, une démonstration.
On saluera pour finir le si célèbre “Concerto italien”. À propos de cette œuvre, Richard Egarr écrit, je cite : « Peut-être peut-on imaginer Bach assis à son clavecin, à la maison, travaillant, improvisant, affinant (…) sur ce clavecin, j’imagine absolument une pinte de bière. ». Outre l’étrange obsession de Richard Egarr pour le malt et le houblon, l’on avouera que son épouse a su apporter à ce “Concerto italien” une fenêtre d’improvisation jouissive et éclatante. On imagine — avec ou sans chope — Alexandra Nepomniaschaya assise devant son clavecin, se faisant simplement plaisir. Il y a là une fluidité lumineuse, une espièglerie dans les trilles, une liberté dans la mélodie qui va, valse, sautille. Certes, çà et là, quelques temps sont trop marqués, le trille un peu rigolard ; la main gauche un peu trop piquée, parfois un peu absente. Mais il y a aussi de petites merveilles : des inflexions, des ralentis, des nuances ; une dynamique d’une énergie communicative, en particulier dans le premier mouvement (sans titre). L’Andante qui lui succède pourrait être moins convaincant, peu abouti, mais justement, cette main gauche un peu trop appuyée donne presque l’impression d’un essai en cours de composition : “Tiens, qu’est-ce que je peux bien mettre comme mélodie sur cette basse, un petit peu basique et roborative ?” se dit Bach, mélancolique à souhait, qui s’interroge sur les accomplissements et les regrets. Cette manière de grouper les cellules par petits morceaux accentue le caractère d’inspiration sur le vif. Puis vient le Presto final, à l’allure de Space Mountain. Ça fuse, ça diffuse, ça explose. Il y en a partout. Et c’est sur ce bouquet final, diabolique de férocité, que l’on quitte le compositeur, en lui intimant, lorsqu’il se fâchera contre le bassoniste, de laisser tout de même son épée au fourreau. C’est plus prudent. Cheers.
Viet-Linh Nguyen
Technique : captation claire, instrument capté d’un peu près.
Étiquettes : clavecin, Jean-Sébastien Bach, Linn, Muse : coup de coeur, Nepomniachshaya, Nepomniachshaya Alexandra, Outhere Dernière modification: 20 mars 2026
