
Concert de Kabuki © Muse Baroque / Maison de la Culture du Japon à Paris, avril 2026
Comme un lundi aux heures de pointe. La presse des travailleurs submerge les portillons, s’agglutine dans les interstices, se broie et se coudoie. La marée humaine livre ses flux de salariés, les yeux rougis, hébétés, revêches. Presque tous ont un appendice : casque, oreillettes. Ce talisman les protège de l’Autre et de la crasse brutalité du monde désenchanté. Dans chaque bulle individuelle, on oublie et on s’oublie. Hier j’étais en compagnie de Benoît Dratwicki dans un podcast du CMBV sur Atys, tout à l’heure, je flottais dans les sphères spirituelles de la Messe en Si. Dehors, la laideur utilitaire et la crasse ont envahi les couloirs délabrés, comme du lichen s’accrochant à sa pierre polie par les ans dans un jardin zen. Mais la musique ennoblit tout, passe son voile éloquent et pompeux sur le désespoir du monde. Un pianotage et voici l’atmosphère vénitienne d’un archet qui nous emplit de sa lumière dorée, tel Berchem qui n’a sans doute jamais mis le pied dans la Péninsule. On nous parle du droit à la déconnexion, dans ce monde digital, d’écrans et de notifications. Et si la véritable déconnexion était l’évadée du Baroque ?
Mais au-delà de cet re-enchantement du monde, le risque est double : c’est celui à la fois de l’omniprésence et de la fragmentation. Il ne concerne pas que la musique baroque, loin de là, mais toute les formes d’attention et de “divertissement”.
Omniprésence tout d’abord. Les historiens, musicologues, sociologues, ont depuis des décennies tenté de faire réaliser à leurs étudiants à quel point la couleur, la lumière (notamment en éclairage artificiel), comme la musique étaient des luxes infinis, exceptionnels, à la rareté symbolique, marqueurs de classe, ou encore de divin. Hors les cours princières, les salles de concerts, les cafés et cabarets au XVIIIème, la musique, notamment celle demandant certains effectifs (oublions le violoneux entre deux chopines), celle qui dénommée “savante” nécessitait un savoir-faire pour son exécution, cette musique de gastronome ne s’entendait qu’à la cour, à l’église, et dans de rares lieux, “démocratisés” par la progressive institution de la pratique du concert.
Mais la reproduction sonore, sa miniaturisation, le bas coût des équipements, la moyennisation acceptable d’un mp3 dégraissé de ses harmoniques, la relégation de l’audiophilie à une niche qu’elle a toujours plus ou moins été, ont conduit à un brouhaha musical permanent médiocre. Certes, rien n’empêche d’avoir l’oreille sélective et le goût affirmé. Mais tout de même, se lancer un bout de petit motet entre deux stations, une ou deux scènes de tragédies lyriques dans un couloir, d’être en mouvement en train de jogger avec des sonate da chiesa ou jean Rondeau rendant hommage à Louis Couperin, change radicalement la profondeur, l’intensité de l’écoute et ce qu’elle induit.
C’est là qu’on second phénomène intervient, que nous avons déjà mentionné en passant précédemment : la musique est omniprésente, mais son écoute est fragmentée, saucissonnée, atomisée. A l’instar de nos neurones désormais habitués à la multiplicité concomitante des tâches, serinés au scrolling, swappant en permanence, l’attention absolue se compte désormais en secondes. Mis à part en concert (dernier bastion et encore), combien de nos lecteurs savent encore écouter, de bout en bout, sans interruption, sans “faire autre chose”, ne serait-ce qu’un disque baroque de leur choix ? Qui n’a pas swapper “next” un récitatif, ou un largo, ne s’est pas juste fait une “playlist” façon récital avec les “best of” ? Nous ne parlons pas d’une petite Tafelmusik joliette de temps à autre en guise de fond sonore, mais de l’écartèlement d’une œuvre qui mérite mieux.
Certes, on nous objectera qu’on allait à l’opéra à l’époque se répandre en mondanités, et que l’on écoutait guère, de manière soutenue et continue, ce qui se passait sur scène. On nous dira que ça causait pendant l’office à Versailles, et sans doute pendant le grand et les deux petits motets. Mais si l’on a l’honnêteté de la nuance et de la proportionnalité, de telles entorses n’ont rien de comparable à l’insidieux poison quotidien, déplorable paradoxe de notre société, qui est d’écouter tout le temps, et de plus rien n’entendre jamais. Il ne nous reste donc qu’à vous encourager à vous mithridatiser, et nous en ferons l’un de nos combats.
Viet-Linh Nguyen
Dernière modification: 20 avril 2026
