Rédigé par 11 h 47 min CDs & DVDs, Critiques

Mon précieux (Chabanceau de la Barre, Airs, Lefilliâtre, Bertin-Hugault, Les Epopées, Fuget – Ramée)

“Pour être heureux en amour”

Joseph CHABANCEAU DE LA BARRE (1633-1678)

Airs à deux parties

“Allez, Bergers, dessus l’herbette”
“Forêts solitaires et sombres”
“Ah ! je sens que mon cœur”
” Si c’est un bien que l’espérance”

“Il faut aimer une bergère”
“Depuis quinze jusqu’à trente”
“Un feu naissant vient d’enflammer mon cœur”
“Allons revoir l’objet de mon tourment”
“Tu crois, ô beau soleil”
“Sospiri, ohimé”
“Récit sur la convalescence du Roy”
Pièces pour clavecin de Monsieur de La Barre : Prélude, Sarabande, Gigue
“Vous demandez pour qui mon cœur soupire”
Pavane d’Angleterre
“Quand une âme est bien atteinte”
“Cessez Climène de faire voir”
“Plus je pense à ma maîtresse”

Claire Lefilliâtre, dessus
Luc Bertin-Hugault, basse

Les Epopées :
Agnès Boissonnot-Guibault, basse de viole
Mathieu Ferré, basse de viole
Nicolas Watinne, théorbe et guitare
Stéphane Fuget, clavecin et direction

1 CD digipack, Ramée / Outhere novembre 2024, 77’06

“Ah ! je sens que mon cœur,
Va mourir de langueur,
L’ingrate Sylvie me manque de foi :
De sa perfidie, Amour, venge-moi !”

Voici une parution tardive, que nous avons longtemps écoutée et savourée. Certains projets révèlent par eux même toute l’opiniâtreté de leur prescripteur. C’est indubitablement le cas de celui-ci, dont le titre, Pour être heureux en amour, peut malicieusement faire penser à quelque ouvrage roboratif et vain de développement personnel, tout en réservant la découverte de fragments bien plus subtils et oubliés de la musique française du Grand Siècle.

Stéphane Fuget, qui depuis la création des Epopées en 2018 marque de sa personnalité l’interprétation de nombreux joyaux baroques, à l’exemple de sa décapante relecture des œuvres de Monteverdi ou Lully, ose ici un écart vers le délaissé Joseph Chabanceau de La Barre (1633-1678). Avec ses Airs à deux parties avec les seconds couplets en diminution publiés en 1669 chez l’incontournable Robert Ballard, sis « rue S. Jean de Beauvais, au Mont Parnasse[1] » le chef nous entraîne dans les sillons souvent mouvants du chant à la française que des artistes comme Henri Ledroit avaient superbement défrichés en leur temps (Solstice). Et si Stéphane Fuget honore en cela un goût depuis longtemps affirmé pour la musique du dix-septième siècle, soulignons que la mise en lumière de poèmes monodiques le plus souvent anonymes d’un compositeur relativement délaissé[2] n’est pas le projet le plus à même de faire résonner les trompettes de la renommée de par son caractère précieux et délicat.

C’est donc avec d’autant plus de plaisir que nous retrouvons Les Epopées dans une formation réduite aux plus fidèles de l’ensemble, notamment Claire Lefilliâtre dont ce disque peut aussi s’écouter comme un quasi récital, les poèmes dévolus à la basse Luc Bertin-Hugault s’avérant fort moins nombreux qu’à sa consœur. Et si on ne présente plus cette dernière bien connue de nos lecteurs, notamment pour son association avec Benjamin Lazar et Vincent Dumestre, soulignons à quel point sa voix flûtée, son large spectre, sa capacité de modulation et de projection en font une interprète particulièrement appropriée à se répertoire, d’autant plus que ces capacités vocales se doublent d’un important travail sur la prononciation et la scansion historiquement informée du français du dix-septième siècle (le français dit “restitué”), qui sur ces textes, à la frontière entre le chant vocal et de la récitation poétique fait merveille, soulignant l’authenticité intimiste, salonnière, de ces partitions.Rendre hommage à la seule interprétation de Claire Lefilliâtre serait une gageure si nous ne lui associions pas Luc Bertin-Hugault, belle voix de basse posée, aux ornementations précises et dotée d’une jolie souplesse vocale. Le continuo est superlatif, inventif et souple, qu’il s’agisse des violes naturelles et chantantes d’Agnès Boissonnot-Guibault & Mathieu Ferré, et le théorbe grainé, perlé, agile du regretté Nicolas Watinne (parfois délaissé pour une sémillante guitare), sans compter l’assise du clavecin très orné du chef. Ainsi, Stéphane Fuget, sur ces partitions plus intimistes que les derniers projets, ne se dépare pas de sa personnalité opératique et sophistiquée, mettant en avant un clavecin aérien, vif, fluide, entraînant théorbe, guitare et basse de viole dans une même lignée, contribuant fort harmonieusement à faire des partitions instrumentales de Joseph Chabanceau de La Barre non pas de simples accompagnements, mais une musique intimement corrélée aux textes, soulignant et prolongeant l’expressivité de ces derniers, développant les sentiments amoureux et courtois, qui dans ces textes, pour être sincères n’en sont pas moins emplis de doutes, d’hésitations et d’incertitudes sur leur pérennité.

Car au-delà du plaisir d’écoute, constant et qui par bien des aspects ravive le souvenir de quelques belles pages musicales du Seicento italien, adoptant des formes proches, ces poèmes en musique méritent que nous nous attardions sur la genèse de leur composition. Une genèse qui comme le rappelle dans le livret Thomas Leconte du CMBV, remonte aux années de Fronde de la période 1648-1652. La société nobiliaire, ébranlée, évolue, se recompose, et apparaît une première mode des salons, dans lesquels naît l’art de la conversation, des bonnes manières, tout comme une vision idéalisée et quelque peu abstraite du sentiment amoureux, un sentiment amoureux dont les codes de l’expression deviennent un nouvel apanage social. La Marquise de Rambouillet (1588-1665), croquée par Molière dans Les Précieuses Ridicules (1659) ou encore Mademoiselle de Scudéry (1607-1701) participent de cette évolution culturelle, où le verbe se fait galant, le sentiment subtilement languissant, même si le propos reste chaste, évitant toute allusion charnelle, ce qui caractérisera plus les “brunettes” au tout début du dix-huitième siècle. Des poésies de salons que publie Ballard sous le titre de Livres d’Airs de différents auteurs entre 1658 et 1694 dans une série de pas moins de 37 volumes, pour la plupart anonymes, même si neuf d’entre eux sont attribuables à Joseph Chabanceau de La Barre dans les livres de 1665, 1666, 1667 et 1669. Cinq de ces textes se retrouvant dans ces Airs à deux parties avec les seconds couplets en diminution, par M. de La Barre, organiste à la Chapelle du Roy (1669), unique recueil publié par le compositeur.

Nous laisserons les plus curieux de nos lecteurs décortiquer la généalogie et les ramifications complexes des différentes familles nobiliaires de La Barre, dont tant de personnages illustres hantent l’Histoire, pour nous contenter de souligner que Joseph Chabanceau de La Barre est le fils de Pierre III Chabanceau de La Barre, musicien à la cour de Louis XIII, puis dans l’entourage de Mazarin, et frère de la chanteuse, musicienne et danseuse Anne Chabanceau de La Barre (1628-1688). Un ancrage du musicien dans la musique de cour expliquant en partie la malléabilité de ses compositions, s’intégrant dans les genres alors en vogue.

Musicalement, Joseph Chabanceau de La Barre se détache complètement de la polyphonie pour adopter dans ces différentes pièces le genre de la monodie accompagnée, en rupture avec les usages jusqu’alors en vigueur. De même, si le recueil mentionne des Airs à deux parties, la plupart des pièces sont pour voix seule et accompagnement à la basse continue. Seules les pièces Depuis quinze ans jusqu’à trente et Vous demandez pour qui mon cœur soupire laissant les voix de basse et de dessus s’exprimer ensemble. Particularité plus notable du style musicale de Joseph Chabanceau de La Barre, son art du second couplet en diminution, comme mentionné dès le titre du recueil, consistant à agrémenter la mélodie simple d’un air en en variant la structure dans le second couplet en y introduisant roulades, coulades ou autres effets de cadence permettant de mettre en exergue l’agilité vocale de l’interprète. Claire Lefilliâtre et Luc Bertin-Hugault s’approprient avec majesté cet art subtil de l’ornementation, ce dernier tout particulièrement dans le Ah ! si je sens mon cœur, en amoureux blessé par l’ingratitude d’une belle un brin volage.

Mais si ces airs valent surtout par leurs textes et la subtilité de leur déclinaison, il ne faudrait pas penser que Joseph Chabanceau de La Barre se contente d’un accompagnement évanescent. Si nous avons déjà mentionné que Stéphane Fuget et ses musiciens s’attachaient à rendre toute leur ampleur aux partitions, précisons que le compositeur, formé à l’école de l’orgue et du clavecin comme la plupart des compositeurs de cette époque, ponctue les accompagnement de ses arias de rythmes de danses, la passacaille sur Quand une âme est bien atteinte, la chaconne sur Si c’est un bien que l’espérance et la sarabande pour Vous demandez pour qui mon cœur soupire, sans compter les nombreuses occurrences musicales du rondeau dont le musicien semble se faire une spécialité.

Voilà art du beau chant français que Claire Lefilliâtre, Stéphane Fuget et les Epopées font revivre au travers de ces compositions pleines de grâce et de saveur de Joseph Chabanceau de La Barre, révélant quelques pages galantes de la musique française du mi-temps du Grand Siècle, une musique de salon élégante et précieuse n’hésitant pas à lorgner du côté des compositions italiennes, à l’exemple du très italianisant Sospiri ohimé. Une indéniable réussite.

 

 

                                                                       Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : enregistrement clair et très bien étagé entre les chanteurs et le continuo, clavecin éventuellement capté un peu fort.

[1] Actuelle rue Jean de Beauvais, 5ème arrondissement. Le Mont Parnasse fait référence à l’enseigne de l’éditeur.

[2] Mentionnons pour être précis que ces Airs à deux parties firent l’objet d’un précédent enregistrement un peu ancien par Stéphan Van Dyck et Stephen Stubbs, Ricercar, 1998 ou encore que le regretté Henri Ledroit lui consacra un superbe opus chez FY.

Étiquettes : , , , , , , , , Dernière modification: 14 janvier 2026
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