
“Eclats et derniers feux”
Jacques DUPHLY (1715-1789)
Pièces de clavecin extraites des Livres I (1744), II (1748), III (1756) et IV (1768)
Loris Barrucand, clavecin Antony Sidey d’après Jean-Henri Hemsch
Un CD digipack, enregistré du 27 au 30 juillet 2025 à l’église Saint-François-de-Sales de Valloire (Savoie). L’Encelade, 62′
Peut-on rêver dates plus évocatrices que celles de la vie de Jacques Duphly ? Ce dernier naît en 1715, année de la mort du Roi Soleil. Il meurt le lendemain de la prise de la Bastille, le 15 juillet 1789. Il s’éteint discrètement en son logement, trois pièces au deuxième étage de l’hôtel de Juigné — qui se situait à l’emplacement actuel de l’école des Beaux-Arts — où il vivait en compagnie de son fidèle domestique Nicolas Depommier, qui le servait depuis trente ans. Sur la fin de sa vie, il vivait au milieu de ses livres, cent quatre volumes, dont des œuvres de Voltaire et des partitions. Mais son inventaire après décès ne mentionne pas même un clavecin.
Jacques Duphly fut l’un des grands et derniers représentants du clavecin des Lumières. Gustav Leonhardt lui-même, que l’on a trop souvent réduit à son image de protestant rigoriste, a apprécié ce clavecin trop facilement décrit comme galant. Un premier enregistrement, raide et sec, parut chez Sony en 1973, mais c’est surtout dans celui de chez Harmonia Mundi, en 1991, qu’il rendit justice en quelques pièces à celui qui s’inscrivit en partie dans la filiation des Couperin et des Rameau. D’ailleurs, ces pièces manuscrites furent un temps attribuées à Rameau.
Jean-Patrice Brosse en fut un ardent défenseur, lui qui a consacré à ce compositeur deux des trois intégrales — il l’enregistra d’ailleurs par deux fois ! — la première d’une rare élégance n’étant hélas jamais reparue en CD (EMI), la seconde plus vive mais moins rêveuse (Pierre Verany) — nous le décrit comme « une figure de solitaire modeste, introverti, dépressif peut-être ». Pas de portrait, peu de descriptions, peu de renseignements sur sa vie. Aucune charge d’organiste. Il fut l’élève de François d’Agincourt, connut le succès, composa ses quatre livres de clavecin jusqu’à l’âge de 53 ans, puis, progressivement, se retira de la vie parisienne. Lui qui pourtant était l’un des professeurs de clavecin les plus en vue de la capitale et fréquentait, dans ses grandes années, la haute société culturelle parisienne des années 1740. On trouve d’ailleurs nombre de dédicaces dans les titres de ses œuvres. L’État ou Tableau de Paris de Jèze, paru en 1757, le fait figurer en bonne position. Pascal Taskin lui-même donne le prix de ses leçons : six livres, c’est-à-dire autant que Balbastre.
Certes, le Troisième Livre est imprégné d’influences un peu plus italiennes et modernes. Le Quatrième, relativement court et contenant également des pièces accompagnées au violon, use et abuse un peu des rodomontades, de la basse rudimentaire d’Alberti, sacrifiant à la mode du pianoforte. Les mélodies sont un peu faciles, mais en même temps on y trouve “La du Bucq“, “La de Vaucanson” ou “La Pothoüin“, magnifiques chefs-d’œuvre dignes des époques précédentes.
A chacun son Duphly. Le nôtre a été profondément marqué par la vision de majesté nostalgique d’un Leonhardt, ou de Scott Ross, notamment dans les live à Radio France du 15 janvier 1983. Et puisqu’on parle de Scott Ross, comment ne pas mentionner la poésie alanguie d’Élisabeth Joyé, chez Alpha, sur ce même clavecin historique du château d’Assas lui-même ? Ou encore de Catherine Latzarus (Calliope), cette grande ramiste. D’autres, et non des moindres, ont voulu tirer Duphly vers davantage de sanguinité. C’est le cas de Christophe Rousset dans son superbe double opus chez Aparté, enregistré dans la Galerie Dorée de la Banque de France. Est-ce que les boiseries Régence et leurs mouvements l’ont inspiré ? C’est un enregistrement magique qui concilie à la fois une certaine nervosité bouillonnante, sans tomber dans la facilité, et des articulations d’une transparence éclairante qui éblouissent comme un soleil d’hiver.
Daquin louait son toucher. En 1753, il écrit : « On lui trouve beaucoup de légèreté dans le toucher et une certaine mollesse qui, soutenue par des grâces, rend à merveille le caractère de ces pièces. ». Ce n’est pas le chemin que prend Loris Barrucand, qui choisit un Duphly nettement plus énergique, et nous propose une vision radicalement différente, extrêmement variée de Duphly : il dessine avec ductilité et jubilation un Duphly fier, cuivré, plein d’entrain, parfois de morgue, d’une assertivité virtuose. À l’inverse du caractère introverti décrit par Jean-Patrice Brosse, ce Duphly souhaite croquer la vie à pleines dents. Et d’ailleurs, son valet est mentionnait encore pour le dimanche 12, dans sa liste de courses du “sirop de groseille”. le claveciniste a saisi ce Duphly gourmand…
Sur un clavecin d’Anthony Sidey (d’après Jean-Henri Hemsch) capté d’un peu (trop) près, très viril, carré, “La de Vaucanson” joue les montagnes russes. C’est normal, le Quatrième Livre en met plein la vue. Mais “La Félix” du Second, extrêmement bien balancée, est plus démonstrative que tendre. “La de Latour” est brillante, mondaine : c’est une coquette. Il faut attendre le “Rondeau” du Premier Livre pour qu’enfin Loris Barrucand esquisse un sourire au lieu de rire aux éclats. Ce rondeau de premier rendez-vous, à la timidité d’une midinette, à la gêne d’une Françoise Hardy, sait dans sa pudique discrétion retrouver une éloquence qu’on attendait. De même, si “La d’Héricourt” est un peu sévère, avec cette main gauche très présente, elle sait par ses chromatismes, ses sautes d’humeur, tracer un portrait délié et original.
Autre passage très attendu, la deuxième “La de Drummond” du Quatrième Livre, remarquablement chantante, lyrique, très classique dans son Empfindsamkeit. Il y a du Rousseau dans cette “Drummond“. Si les Menuets ou l’Allemande du Deuxième Livre laissent froid, si l’Allemande du Premier Livre est abordée sur un tempo un peu trop pas lent, de même que la Courante du même livre, La Vanloo par son équilibre est réminiscente de Rameau mais le toucher dénote une dureté tendue, ciblée.
Et puis, sans doute le meilleur pour la fin, “La Pothoüin“, d’une densité complexe, aux lignes condensées, peu de lumière, tel un malaise en mineur d’une profondeur mouvante. Tout cela se finit sur une vaste chaconne. Elle lorgne moins sur un spleen diffus à la Lully que sur une grandeur théâtrale et colorée, quasi orchestrale. Elle est dansante, elle est démonstrative, elle est souriante, elle est presque triomphante. Cette pièce majeure du Troisième Livre, incontournable, mais que beaucoup de clavecinistes omettent à dessein dans leur anthologie, étale sa superbe. Loris Barrucand s’y vautre avec une jubilation talentueuse et une excitation croissante.
Le Mercure de France de janvier 1756 écrivait : « M. Duphly vient de mettre au jour son troisième livre de pièces de clavecin qui se vend aux adresses ordinaires. Son talent et son mérite sont trop connus pour avoir besoin d’être prônés. Le nom seul de l’auteur fait l’éloge de l’ouvrage. » Saluons cette parution variée et enthousiaste, et qui redonne à Jacques Duphly un visage pluriel. Un Duphly moins taiseux, moins attachant et moins sensible peut-être qu’à l’ordinaire, mais qui, comme l’indique le titre, jette avec brio ses éclats et les derniers feux du clavecin de l’Ancien Régime, celui d’un monde qui s’éteint au son des cordes et des sautereaux.
Alors, en ce 15 juillet 1789, alors que Paris est en ébullition et que bientôt le royaume entier se consumera, l’on se demande simplement si Monsieur Duphly — que le Journal Général de la France recherchait le 27 novembre 1788 pour savoir s’il était encore en vie (au sujet d’arrérages sur des rentes viagères) — l’on se demande si Monsieur Duphly a pu, avant son trépas, déguster en paix un dernier sirop de groseille et dire adieu à un monde finissant qu’il représentait si bien.
Viet-Linh Nguyen
Technique : captation claire et franche, avec le clavecin capté de près (on entend les bruits mécaniques par moments).
Étiquettes : Barrucand Loris, clavecin, Duphly, L'Encelade, Muse : argent Dernière modification: 20 février 2026
