
Claudio MONTEVERDI (1567-1643)
Il sesto libro de madrigali a cinque voci, con un dialogo a sette
Lamento d’Arianna
Lasciatemi morire
O Teseo, o Teseo mio !
Dove, dove é la fede
Ahi, che non pur risponde !
Zefiro torna e’l bel tempo rimena
Una donna fra l’altre onesta e bella
A Dio, Florida bella, il cor piagato
Sestina : Lacrime d’amante al sepolcro dell’amata
Incenerite spoglie, avara tomba
Ditelo, o fiumi, e voi ch’udiste Glauco
Darà la notte il sol lume alla terra
Ma te raccoglie, o Ninfa, il grembo I cielo
O chiome d’or, neve gentil del seno
Dunque, amate reliquie, un mar di pianto
Oimè il bel viso, oimè I soave sguardo
Qui rise, O tirsi, e qui ver’me rivolse
Misero Alceo, del caro albergo fore
Batto, qui pianse Ergasto. Ecco la riva
Presso un fiume tranquillo
RossoPorpora :
Alicia Amo, canto
Silvia Frigato, canto
Lucia Napoli, quinto, alto
Elena Carzaniga, alto
Andrés Montilla-Acurero, alto tenore
Massimo Altieri, tenore
Giacomi Schiavo, quinto tenore
Guglielmo Buonsanti, basso
Alberto Spadarotto, basso
Dario Carpanese : clavecin, orgue
Nicola Lamon : clavecin, orgue
Gian Giacomo Pinardi : archiluth
Jadran Duncumb : théorbe
Teodoro Baù : viole de gambe
Walter Testolin, direction
1 CD digipack, Arcana / Outhere 2025, 73’
N’en déplaise à Philippe Jaccottet, ce Sixième Livre de madrigaux n’est pas le dernier du corpus composé par Claudio Monteverdi qui en compte pas moins de neuf. Mais avançons qu’il reste parmi les plus célèbres, comportant des œuvres majeures du compositeur, que ce soit le Lamento d’Arianna dans sa version polyphonique ou encore le cycle de six madrigaux connus sous le titre de Lagrime d’amante al sepolcro dell’amata et composés initialement en hommage à Caterina Martinelli, dit La Caterinuccia (1590-1608).
C’est un livre de la mémoire et du deuil, celui de Caterina Martinelli, soprano prometteuse devant tenir le rôle-titre d’Arianna dont la création était prévue pour le mois de juin 1608. Hélas, les affres de la variole emportent aussi soudainement que prématurément la jeune artiste au mois de mars de cette même année, alors que cette dernière n’est âgée que de dix-huit ans. Mais ce Sixième Livre est aussi pour Monteverdi le livre d’un autre deuil, celui de son épouse, Claudia Cattaeno, survenu moins d’un an auparavant. Deux disparitions qui imprègnent cet ouvrage, le premier a comporter une basse chiffrée, facultative.
Si ce sixième opus de madrigaux est souvent abordé de manière polyphonique a capella, l’ensemble RossoPorpora, très actif outre Alpes mais encore peu connu hors de la péninsule italienne, a choisi une interprétation doté de l’accompagnement instrumental envisagé au moment de la parution de l’ouvrage, en 1614, chez l’éditeur vénitien Ricciardo Amadino sous le titre complet de Sixième livre de madrigaux à cinq voix, avec un dialogue à sept, avec sa basse continue pour les pouvoir concerter avec le clavecin & autres instruments, avec mention en page de titre des nouvelles fonctions acquises depuis quelques mois par le compositeur : de Claudio Monteverde, maître de chapelle de la Seigneurie Sérénissime de Venise en Saint-Marc.
Aucune dédicace n’accompagne l’ouvrage, peut-être tout entier dévolu à la mémoire et au deuil, ou plus prosaïquement signe que Monteverdi, installé dans ses nouvelles et prestigieuses fonctions n’a plus besoin de mécène pour composer, et que son nom seul suffit à une collaboration avec son éditeur. Et si les compositions de Monteverdi représentent un âge d’or du madrigal tardif, dans un genre qui déclinera assez rapidement après lui, notamment en faveur de l’opéra dont il contribue à poser les jalons, ces derniers livres de madrigaux marquent chacun une évolution dans la musique écrite par le compositeur. Une apogée peut être atteinte avec le huitième livre, celui des Madrigaux Guerriers et Amoureux, aux formes concertantes mais dont ce sixième opus constitue un prélude majestueux à laquelle cet enregistrement rend délicatement hommage.
Ce sixième ouvrage s’inscrit dans une continuité de l’œuvre monteverdienne, la basse continue ne s’imposant jamais comme une révolution, mais comme une évolution, remarquable tout en restant le plus souvent discrète. Nombre de madrigaux de ce Livre appartiennent encore au style traditionnel du compositeur, avec une narration étagée entre les cinq voix, alternant parties homophoniques et d’autres en imitation. Mais sur d’autres, une nouvelle expressivité émerge, un fractionnement des parties vocales, de brèves interventions solistes et l’intervention de quelques instruments (théorbe, viole de gambe, archiluth et clavecin), un glissement progressif vers une forme plus théâtrale, prélude à l’émergence d’œuvres lyriques, comme le signe d’un paysage musical en mutations. Un corpus de madrigaux de ce Sixième Livre qui rassemble sans doute des pièces à la composition étalée dans le temps, la mention de la composition de ce livre apparaissant dès 1610 dans les archives mantouanes, dans la correspondance du chanteur Bernardo Cassola.
Le Lamento d’Arianna, dans sa version polyphonique a cinque voci occupe les quatre premiers chants de l’enregistrement, dans une version toute en équilibre de la part de RossoPorpora, apte à ne pas surjouer, surligner l’expressivité, tout en gardant un équilibre constant entre les différents registres et un relief savamment dosé entre voix et instruments. Une visée interprétative notable sur le chant initial, un Lasciatemi morire où la mixité vocale est soigneusement épicée par les théorbe et archiluth, avant que sur le O Teseo, o Teseo mio, clavecin et cordes ne viennent avec finesse et pertinence accentuer la tension entre les différents registres vocaux, dans ce classique de Monteverdi atteignant ici des sommets d’expressivité, de douleur et de désarroi. Un désespoir évoluant dans le chant suivant, Dove, dove è la fede en peur, terreur, angoisse et impatience, élargissant le spectre des sentiments pointés, Monteverdi s’emparant du texte d’Ottavio Rinuccini pour lui insuffler une portée universelle. Un art de la composition qui se retrouve encore dans le chant final de ce Lamento d’Arianna, le Ahi, che non pur risponde sur lequel les interprètes de RossoPorpora font preuve d’une particulièrement maîtrise de l’étagement vocal entre voix masculines et féminines. Il s’agit d’une version remarquable de cette seconde mouture du Lamento d’Arianna, dont nous rappellerons au passage qu’il existe une troisième variante, dite parfois Monodique sacrée, et constituant la dernière pièce de la Selva Morale e spirituale (Forêt Morale et Spirituelle, 1640).
Retour aux fondements du madrigal, où plus précisément à sa genèse et à ce que le genre puise dans l’héritage de l’amour courtois avec, le Zefiro torna e’l bel tempo rimena, que Monteverdi compose sur un texte de Pétrarque ayant précédemment été mis en musique par Luca Marenzio (1553-1599) et surtout remarquable par les couleurs que lui donne l’accompagnement au clavecin, ouvrant la partition de Monteverdi vers des sonorités marquées, avec un clavecin sautillant, et presque dissonant dans le final, renforçant la dramaturgie désespérée du texte. Une utilisation d’un texte de Pétrarque, qui peut surprendre de la part de Monteverdi, le recours à la poésie courtoise n’étant déjà plus que rarement de mise à cette époque dans la musique, mais dont le caractère désespéré est à rapprocher du deuil du compositeur envers son épouse, comme Pétrarque se doit de pleurer Laure
L’autre grande partie de ce sixième livre de madrigaux, est constitué par le corpus des six chants communément appelés la Sestina. Lagrime d’amante al sepolcro dell’amata, composés à la mémoire de Caterina Martinelli. Monteverdi ne fut pas le seul touché par le talent vocal de la jeune fille, hébergé chez lui à Mantoue à son arrivée de Rome. A sa mort, le Duc de Vincenzo lui fit édifier un mausolée dans l’église du Carmine (disparue depuis) et commanda à Monteverdi de composer un hommage musical sur des textes de Scipione Agnelli. Monterverdi rendit sa partition deux ans plus tard, où s’expriment une ferveur et une douleur rarement rendues avec une telle force de sentiments. A l’exemple du premier des six chants, Incenerite spoglie, avara tomba, monument d’introspection intimiste dans lequel les cinq registres s’étalonnent et s’entremêlent avec souplesse et grâce, et peut-être encore plus avec une finesse et une fluidité très caractéristique de la maîtrise de composition de Monteverdi. Une souplesse, une alternance lumineuse notamment entre voix féminines et masculines qui se révèlent également avec majesté sur le Ma te raccoglie, o Ninfa, in grembo’l cielo, alors que le O chiome d’or, neve gentil del seno est un sommet de délicatesse, de calme souverain, particulièrement dans les registres féminins, bien mis à l’honneur par l’ensemble.
Cette maîtrise expressive dans la composition de madrigaux atteint sa pleine maturité chez Monteverdi avec ce sixième livre, marqué par et deuil et l’introspection, audible aussi sur les chants non incorporés en cycle, comme le Oimè il bel viso, oimè’l soave sguardo, ou bien l’urgence se dégageant de la rythmique plus marquée, presque haletante du Misero Alceo, del caro albergo fore.
Remarquables de symbiose et d’équilibre, les membres de RossoPorpora, coordonnés par Walter Testolin nous offrent une lecture de ce Sixième Livre de Madrigaux où se déploie un spectre de sentiments d’une grande richesse, faisant vivre la profonde ferveur insufflée dans ces compositions par un musicien marqué par le deuil, le transcendant par sa musique en un apaisement de l’âme, et par la recherche de la félicité.
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : captation claire et transparente.
Étiquettes : Baù Teodoro, Claudio Monteverdi, Muse : or, Pierre-Damien Houville, RossoPorpora, Testolin Walter Dernière modification: 2 mars 2026
