Rédigé par 12 h 45 min Concerts, Critiques

Le coup du menhir (Haendel, Aci, Galatea e Polifemo, Dufy, Muller, Galaz, Le Stagioni – Moulin à Café, Saint-Omer, 7 février 2026)

Acis Galatée et Polyphème ap ()
Acis Galatée et Polyphème ap ()

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Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Aci, Galatea e Polifemo
, HWV 72 (1708)
Serenata a Tre sur un livret de Nicola Giuvo (1680-1748) d’après Les Métamorphoses d’Ovide, jouée pour la première fois à Naples le 19 juillet 1708

Lila Dufy, Aci
Laura Muller, Galatea
Rafael Galaz, Polifemo

Le Stagioni
Neven Lesage, Hhautbois et flûte à bec
Beatrice Scaldini, violon
Patrick Oliva, violon et alto
Isabelle Lucas, violon et alto
Jérôme Huille, Violoncelle
Paolo Zanzu, direction musicale et clavecin

Caroline Mounier-Vehier, dramaturgie
Andreas Linos, scénographie
Aurélia Bonaque-Ferrat, costumes, avec les élèves des métiers de la couture et de la confection du lycée professionnel André Malraux de Béthune
Guillaume Marin, régisseur et création lumière

Théâtre du Moulin à Café, scène conventionnée La Barcarolle, Saint-Omer, représentation du 7 février 2026

L’impressionnante tempête hivernale qui frappa les côtes orientales de la Sicile à la fin du mois de janvier fut l’occasion de voir les flots frapper les faraglioni ceinturant le port de Aci Trezza, dont la légende rapporte qu’ils sont les rochers jetés par Polifemo sur Ulysse, qui venait de le rendre aveugle.

Avant cet homérique épisode, la mythologie hellénique veut que ce même Polifemo assassina Acis, aimé de Galatée, la néréide se refusant au laid cyclope, métaphore de l’Etna et de ses colères aussi soudaines que destructrices. Implorant les dieux, Galatée fera changer le sang s’écoulant sous le rocher en rivière s’écoulant vers la mer. Un mythe qui doit sa postérité à sa narration dans Les Métamorphoses d’Ovide (Livre XIII), irriguant durablement la culture et les arts occidentaux, et dont nous retrouvons le souvenir dans la toponymie de l’ouest de la Sicile, au nord de Catane (Aci Trezza[1], Acireale, Aci Sant’Antonio, Aci Castello…).

Si Haendel s’empara du mythe, pour un célèbre semi-opéra en deux actes (Aci & Galatea, HXV 49A/49B, première version à Cannons vers 1718 et version définitive à Londres en 1731) dont Leonardo Garcia-Alarcon et la Cappella Mediterranea donnèrent une version pleine de verve et de couleurs lors de la dernière édition du Festival d’Ambronay, plus méconnue et plus rarement jouée reste la première œuvre inspirée par le mythe au jeune Haendel. Cette serenata Aci, Galatea e Polifemo (1708), aussi tragique que pétillante, partition d’un jeune Haendel âgé d’à peine plus de vingt ans, s’enivrant durant ses années italiennes (1706-1710) de toute la musique de la péninsule a tout du joyau incandescent.

L’ensemble Le Stagioni s’empare ce soir du bijou haendélien pour le faire revivre dans le cadre chaleureux et intime du charmant théâtre à l’italienne du Moulin à Café de Saint-Omer, en recréant une version mise en scène qu’il sera notamment possible de réentendre lors de l’édition 2026 du Midsummer Festival au Château d’Hardelot à la fin du mois de juin. S’affirmant depuis sa création en 2017 comme un ensemble incontournable de la musique baroque et plus particulièrement du répertoire italien Le Stagioni propose avec cette nouvelle création scénique un voyage tant dans la musique du jeune Haendel que dans nos souvenirs et imaginaires de voyages.

D’un volcan… l’autre, sommes nous tentés d’écrire. Le mythe d’Aci et de Galatée prend vie sur les pentes siciliennes de l’Etna, mais c’est bien pour une napolitaine, la Donna Aurora Sanseverino, aristocrate et mécène, figure majeure du monde culturel et artistique de la cité parthénopéenne du début du dix-huitième siècle que Haendel compose sa sérénade, les scories du Vésuve et la lave de Pouzzoles dressant un décor tout aussi majestueux et évocateur au drame.

Et pour évoquer tant ce déplacement de la narration que l’univers du crime, quelle meilleure idée que ce décor de train, accueillant en un même wagon et quelques compartiments chanteurs et musiciens ? Un train façon Orient-Express, qui évoque indubitablement le crime du roman d’Agatha Christie, mais aussi quelques mémorables scènes de James Bond[2]. Un train des années 30 au décor soigné dans lequel on ne s’étonnera pas de retrouver la très belle robe à l’antique Art Deco portée par Galatea, et qui pourra également faire penser au Circumvesuviana, train qui de Naples à Sorrente en contournant le Vésuve, de la mer à la mer en contournant le feu, trouve écho au mythe d’Acis et Galatée. Un décor unique mais judicieux, qui simplement transpose le mythe, le rend plus contemporain (imaginé par Caroline Mounier-Véhier à la dramaturgie et Andréas Linos à la scénographie).

Un décor qui nous embarque pour cette œuvre concise à la dramaturgie resserrée (1h20 en tout et pour tout) mais d’une intensité de tous les instants. Le Stagioni, sur scène, derrière le comptoir du wagon-bar de notre luxueux attelage, sous la direction des yeux et du clavecin de Paolo Zanzu, interprète avec autant de légèreté que de cohérence la partition de Haendel, perpétuellement légère et inventive, loin des fastes grandioses, mais avouons-le parfois un peu lourds de ses années londoniennes ultérieures. La partition de Haendel dans ce Aci, Galatea & Polifemo est ancillaire, fluide, évidente sans être simpliste. Une ligne de violon, un trait de hautbois, un soulignement au clavecin suffisent à éclairer le chant, à le magnifier. Une partition dont l’apparente légèreté n’est jamais mièvre, jamais puérile, servant toujours le propos, faisant fi de tout remplissage comme de tout maniérisme. L’intrigue, comme l’annonce le titre, est resserrée sur trois personnages. Aci aime Galatée d’un amour réciproque, exclusif. Et là aussi, comme pour le décor, le choix des interprètes est pertinent.

Pour la juvénile Galatée, nous aurions pu attendre une jeune soprane. C’est au contraire le mezzo de Laura Muller qui se fait entendre, posé, affirmé, à l’image d’une Galatée sure d’elle et de ses sentiments. Une Galatée jamais dominée, qui n’hésitera pas à rejeter vertement et quelque peu hautainement Polifemo, entraînant ainsi sa colère. Et si Galatée apparait à bien des égards comme une femme forte et déterminée, c’est Aci qui hérite du timbre le plus juvénile, en l’occurrence la belle voix de soprano de Lila Dufy, claire, ductile et souple, composant un Aci amoureux, pour le coup fragile et transi, n’osant du moins dans un premier temps se confronter à Polifemo. Une voix expressive, apte à exprimer les sentiments les plus intimes, comme sur les deux grands airs du rôle, le classique Qui l’augel da pianta in pianta, soutenu par le magnifique hautbois[3] de Neven Lesage, et dans introspectif Verso gia l’alma col sangue cette fois accompagné par les cordes de l’ensemble, comme le prolongement d’un sanglot, d’une plainte déchirante.

Reste que cette sérénade, outre les deux beaux rôles qu’elle donne aux jeunes amants, est aussi connue pour le rôle de Polifemo, dévolu à une voix de basse contrainte plus qu’à l’accoutumée de jouer sur différents registres, de développer une amplitude vocale rarement prêtée à celui-ci. Déguenillé, en haillons, chauve, Rafael Galaz incarne un Polifemo aux abords brutaux, primaire et colérique, et qui bafoué par Galatée n’hésitera pas à éliminer son rival au prix du sang. Mais sous ces abords un peu simples, le livret de Nicola Giuvo, conseiller littéraire de la duchesse Sanseverino, s’avère d’une profondeur au départ insoupçonnée, le personnage de Polifemo connaissant une rédemption morale sur la fin de l’ouvrage, touché par la grâce et par l’amour que se portent Galatée et Aci au delà de la mort, comprenant que l’élimination de son rival ne lui permettra pas d’obtenir l’amour de celle qu’il convoite. Dans ce rôle dont la profondeur s’accroît en cour de représentation, Rafael Galaz convainc, délivrant un poignant Fra l’ombre e gl’orrori, d’une grande richesse expressive, domptant cet aria parmi les plus belles et les plus complexes réussites de son compositeur pour voix de basse.

L’ensemble Le Stagioni, de même que les chanteurs de cette sérénade volcanique apparaissent souverains. Et si nous pouvons laisser poindre quelques réserves (des musiciens un peu trop en avant par rapport aux chanteurs en début de représentations, une Galatée à qui la partition ne réserve pas un vrai grand aria au contraire des deux autres rôles), soulignons la belle cohérence de cette interprétation, ordonnée et sans affects démonstratifs. Une sérénade dont nous ne pouvons qu’espérer un prochain enregistrement, qui prendrait place aux côtés de quelques réussites, la version dirigée par Emmanuelle Haïm, avec Sandrine Piau et Laurent Naouri (Erato, 2003), ou encore celle moins connue du Contrasto armonico avec Luciana Mancini dans le rôle de Galatea (Brilliant Classics, 2008).

Clarté des lignes instrumentales, qualité des interprètes et pertinence du décor et de la mise en scène. Avec simplicité, l’ensemble Stagioni et ses interprètes redonnent vie à cette œuvre de jeunesse et toute italienne de Haendel, un mythe de l’amour exclusif, de la passion inébranlable. L’une des œuvres les plus spontanées, les plus fraîches du jeune compositeur, ici délicieusement remise en lumière dans sa dimension universelle.

 

 

                                                                       Pierre-Damien HOUVILLE

 

[1] Le petit port de Aci Trezza sert aussi de décor au classique du vérisme italien Les Malavoglia de Giovanni Verga (1881), souvent plus connu en France par l’adaptation cinématographique qu’en réalisa Luchino Visconti en 1948 sous le titre La Terre tremble.

[2] …dans lesquelles un méchant souvent laid en veut à la vie d’une belle défendue par son prétendant. Au choix dans Bons Baisers de Russie (1963), Vivre et Laisser Mourir (1973), L’espion qui m’aimait (1977), ou encore Spectre (2015) pour les plus évocatrices.

[3] Un aria que l’on trouve souvent accompagné à la flûte ou au traverso et qui avec un hautbois gagne en profondeur, en aspérités, plus en symbiose avec les sentiments du personnage.

Étiquettes : , , , , , , , , , Dernière modification: 16 février 2026
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