
“Rosary sonatas, mysteries of lifes”
Dietrich Buxtehude (1637-1707)
Passacaglia, BuxWV 161
Heinrich Ingnaz Franz Biber (1644-1704)
The Annunciation
Dietrich Buxtehude
Nun komm der heiden Heiland, BuxWV 211
Annonymous (XVIIème siècle)
Wie schön leuchtest der Morgenstern
Heinrich Ingnaz Franz Biber
The Agony in the Garden
The Crucifixion
Dietrich Buxtehude
Klaglied, BuxWV 76/2
Heinrich Ignaz Franz Biber
The Ascension
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Herr Jesu Christ, dich zu uns wend, BWV 655
Herr Jesu Christ, dich zu uns wend, BWV 726
Heinrich Ignaz Franz Biber
Passacaglia
Madoka Nakamaru, violon
Wouter Dekoninck, orgue
1 CD Digipack ET’CETERA, 2025 (livret en anglais, flamand et japonais uniquement), 69′.
Voici un disque qui affiche son ambition et son exigence. Non que la violoniste Madoka Nakamaru et l’organiste Wouter Dekoninck, encore peu connus en France, soient des partenaires de circonstances. Ensemble ils se sont produits à de nombreuses reprises et présentent là leur troisième enregistrement, avec un goût affiché pour le répertoire musical des régions germaniques, Jean-Sébastien Bach et son maître Dietrich Buxtehude notamment, références auxquelles ils aiment conjointement revenir.
Pour ce troisième opus commun, le duo nous propose un véritable voyage musical à la frontière de quelques répertoires, s’aventurant dans l’ambitieuse idée de recomposer les fameuses Sonates du Rosaire, œuvre majeure phare de Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704). On ne redira rien de ce superbe cycle de quinze sonates parues autour de 1678, connues autant pour leur passacaille introductive que pour l’usage de la scordatura, plaçant ce cycle au panthéon des partitions pour violon du répertoire baroque.
Mais au lieu de nous offrir une nouvelle interprétation intégrale, Madoka Nakamaru & Wouter Dekoninck ont opté autour de la structure initiale de Biber pour un assemblage d’œuvres de ce dernier comme de compositeurs lui étant contemporains, Buxtehude et Jean-Sébastien Bach le plus souvent. Ce cycle revisité, tout sauf à la volée, s’ancre dans la structure voulue par Biber, avec la Passacaille introductive et conclusive et division des œuvres jouées en trois cycles distincts, Les Mystères Joyeux, Les Mystères Douloureux et Les Mystères Glorieux. Là où Biber consacre cinq sonates à chacune des parties de sa trilogie, nos deux interprètes se montrent plus modestes, subdivisant chaque partie en trois, avec chaque fois une partition de Biber à laquelle répond un autre compositeur, pour un voyage musical comme une exploration du répertoire de combinaison du grand orgue et du violon soliste, mais aussi du stylus phantasticus et plus en filigrane des influences protestantes et catholiques dans la musique germanique de la fin du dix-septième siècle. Voilà donc un rosaire inspiré par Biber qui résonne comme une méditation propre, un dialogue profond et au final une tentative de réflexion sur cette œuvre charnière du répertoire pré-bachien pour violon.
C’est dire ce que l’ambition du projet pouvait avoir de tangent, et, osons-le dire, de légèrement “casse-gueule”, Wouter Dekoninck, mû par une passion dévorante pour l’orgue n’hésitant parfois pas à quelques transcriptions osées ou introduction de ses propres compositions dans les programmes de ses disques. Mais ce qui aurait pu n’être que simple collage se révèle un magnifique assemblage aussi pertinent que stimulant, invitation perpétuelle à reconsidérer les œuvres jouées à la lumière du dialogue s’établissant entre elles. Si cette réussite est avant tout auditive, c’est par la qualité de l’instrumentation choisie et en particulier des orgues, ceux de l’église Sainte-Gertrude (Sint-Geertruikerk, Leuven) de Louvain en Belgique, un instrument de 1714 dont le souffle pénétrant et non trop réverbérant s’avère magnifiquement adapté à l’exécution de ce répertoire, secondé par une qualité de captation à souligner, arrivant à en graver tout le relief, les modulations et les variations sans que l’instrument n’apparaisse comme un mur de son noyé dans sa propre réverbération, comme encore trop souvent sur disque. Hommage à Biber obligé, c’est sur une introductive Passacaille sur orgue que débute le programme, de la main de Dietrich Buxthehude (1637-1707) la Passacaglia BuxWV 161, sur laquelle nous apprécions le jeu tout en souplesse et finesse de Wouter Dekoninck, retranscrivant dans son jeu à la fois la majesté de l’instrument, un allant d’autant plus dynamique que le rythme reste posé et ne versant jamais dans l’emportement, avec quelques savoureuses ostinations de fin de morceau, contribuant à faire de celui-ci un moment à la fois fugace et caractérisant les œuvres à venir, une joyeuseté qui n’exclue pas la réserve et la tenue.
Du Rosaire initial de Biber, nos deux interprètes conservent l’Annonciation sur laquelle se déploie l’archet élégiaque de Madoka Nakamaru, usant sur ce morceau d’un instrument du luthier Hendrick Jacobs (Amsterdam, vers 1690) pour une démonstration de la capacité conjointe de Madoka Nakamaru à retranscrire toute l’expressivité et l’intensité de cette partition très représentative du stylus phantasticus, auquel elle insuffle hésitations, doutes, promesses, pour une partition délicatement soutenue par l’orgue. Une partition de Franz Biber dans laquelle nous retrouvons les accords originels adaptés par la suite par Andreas Anton Schmelzer (1653-1701) dans sa sonate Victori der Christen, notamment magnifiée par Chouchane Siranossian dans un enregistrement encore récent (Alpha, 2021).
Une justesse sans débordement, c’est bien ce qui caractérise le jeu tout en finesse tempérée de Madoka Nakamaru. Ce cycle des mystères joyeux se poursuit avec une nouvelle incursion de l’orgue du côté de chez Dietrich Buxtehude pour un Nun komm der Heiden Hiland (BuxWV 211) empli de ferveur et d’intériorité, c’est bien sur la longue troisième pièce de ce cycle, la sonate Wie schön leuchtet der Morgenstern d’un compositeur resté anonyme du dix-septième siècle qu’il nous faut nous attarder. Découverte dans un monastère viennois, se fondant sur une mélodie chorale de Philipp Nicolai (1556-1608) de 1597, chose assez inhabituelle pour une sonate, cette œuvre, plus simple dans sa structure, est elle aussi assez représentative de l’émergence dans le répertoire violonistique des qualités expressives de l’instrument, qui sait tantôt se faire plus sec, avec des attaques plus franches et accrochées, avec une sonorité d’instrument plus grainée et parfois métallique, tempéré par un orgue aux notes rondes, chaleureuses pour une œuvre dont les accords prennent parfois des accents italiens et quasi albinoniens.
Deuxième cycle avec les Mystères douloureux et retour à l’œuvre originelle de Franz Biber pour The Agony in the Garden et The Crucifixion, deux œuvres pour lesquelles nous soulignerons une fois de plus l’homogénéité de la ligne de violon et la pertinence de l’intensité dramatique déployée par Madoka Nakamaru, dont l’expressivité apparaît comme une évidence naturelle, une facilité de tous les instants et qui sur ces deux pièces est également secondée par un orgue aux ostinatos soupesés, légers, aériens, venant sublimer ces pièces plus connues du répertoire de Biber, dont la majesté éclate dans cette configuration instrumentale. Et si en regard, c’est une pièce plus conventionnelle de Buxtehude qui nous est offerte, le Klaglied BuxWV76/2, nous nous attarderons sur le troisième cycle de ces sonates, celui des Mystères Glorieux, ou après une élégie de Biber, The Ascension, pièce sur laquelle Madoka Nakamaru conserve sa précision des attaques tout en changeant d’instrument (optant pour un instrument de Jacek Wesotowski Gsansk de 2010, d’après un Stradivarius de 1716), sur ce classique de Biber, sont apposées deux variantes pour orgue du même hymne luthérien de Jean Sébastien Bach, le Herr Jesus-Christ, dich zu uns wend représentatives de son travail sur le stylus phantasticus, intégrés dans ses dix-huit préludes choraux pour le premier (BWV 655). Œuvre à la joyeuseté luthérienne, donc toute introspective, cette partition sur laquelle Wouter Deboninck exprime toute la sérénité de composition se distingue principalement par une structure proche des mouvements des sonates en trio et prend des accents italiens tout en s’inscrivant dans la continuité de la ferveur dégagée par les pièces précédentes. Le BWV 726 en constitue une variante intéressante, souvent plus expressive, plus maniériste, tout en conservant la majesté toute religieuse de cette pièce pour orgue.
Finalement, le violon de Makoka Nakamaru vient conclure le disque avec la Passacaglia initiale de Biber, point d’orgue d’un enregistrement, audacieux dans sa démarche et d’une constante pertinence sur sa forme, hommage élégant au compositeur du cycle du Rosaire et à ses contemporains emportant leurs compositions vers des sommets d’expressivité.
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : captation claire et équilibrée.
Étiquettes : Biber, Dekoninck Wouter, Dietrich Buxtehude, Etcetera, Jean-Sébastien Bach, Muse : or, Nakamaru Madoka, Pierre-Damien Houville Dernière modification: 5 janvier 2026
