
André CAMPRA (1660-1744)
& Nicolas BERNIER (1664-1734)
“Venite Exultemus”
André CAMPRA : Venite Exultemus, Laudate Dominum.
Nicolas BERNIER : Judica me Deus, Alma Redemptoris Mater, Venite Exultemus.
Pierre DUMAGE : Plein jeu. Louis MARCHAND : Fond d’orgue. Nicolas LE BÈGUE : Prélude du 5e ton, Prélude du 6e ton.
Romain Bockler, basse-taille
Concerto Soave
Simon Pierre et Gabriel Ferry, violons
Flore Seube, basse de viole
Ulrich Larsson, théorbe
Jean-Marc Aymes, direction, clavecin, orgue positif et grand orgue
1 CD Digipack Ricercar / Outhere, enregistré en octobre 2024, 67’43
Voici assurément une parution digne d’intérêt, et ce à double titre. D’abord, la discographie consacrée au petit motet de Campra et de Bernier n’est pas pléthorique. Ensuite, Jean-Marc Aymes à la tête de son fidèle Concerto Soave a choisi de se concentrer uniquement sur les motets pour basse-taille, judicieusement intercalés de pièces d’orgue de deux contemporains, André Campra (1660-1744) et Nicolas Bernier (1664-1734).
En outre, s’il s’agit là certes de « petits motets » – c’est-à-dire pour un effectif réduit de une à trois voix–, la captation permet d’en admirer la diversité. Ainsi, le Venite Exultemus et le Laudate Dominum de Campra, ou encore le Venite Exultemus de Bernier, sont des motets à voix seule mais « avec symphonie ». La part de l’accompagnement instrumental n’y est pas à dédaigner. À l’inverse, le dépouillé et intense Alma Redemptoris Mater de Bernier est un motet à voix seule accompagné de la simple basse continue. Ajoutons à cela le Laudate Dominum de Campra, cette fois-ci certes à voix seule sans symphonie complète, mais soutenu par deux dessus de violons.
Avouons que la différence avec les motets « avec symphonie » est ténue. Dès le Venite Exultemus de Campra, la vision de Jean-Marc Aymes éclate avec une sincérité évidente : celle du choix de la fibre italianisante, celle également du choix du XVIIIe siècle, par rapport à la noblesse un peu plus rigide du Grand Siècle qui le précédait. Ainsi, les entrelacs des violons, très en verve, de Simon Pierre et Gabriel Ferry – captés d’ailleurs un peu trop fort – rivalisent avec la voix bien timbrée, quoique manquant parfois un peu de corps dans le medium-grave, du baryton Romain Bockler, à la diction soignée et au phrasé sensible. Ce motet lorgne autant vers le Concert Spirituel que vers l’Église : si l’on se laisse sans trop d’efforts prendre au jeu de ces arabesques d’une rare élégance et d’une précision de tabatière, avouons que les tempi assez allants et le phrasé très souple (mais hélas sans trop de respiration, y compris dans les récits, ce qui nous étonne fort de Jean-Marc Aymes d’habitude plus déclamatoire) manquent un petit peu de profondeur religieuse. Ainsi le “Quoniam Deus Magnus Dominus” eût été beaucoup plus puissant s’il avait été moins mignard. À l’inverse, le “Venite adoremus”, à l’effusion tendre, à la douceur élégiaque, rend pleinement justice au talent de Campra. De même, le mouvement final “Quadraginta annis offensus fui generationi huic”, à l’admirable introduction de violon tout en courbes et en rondeurs, fait penser à l’architecture d’un Borromini. Le Laudate Dominum dénote les mêmes qualités que le motet précédent. L’on regrettera encore une fois que la captation privilégie par trop les violons, mis au même niveau, voire parfois même au-dessus de la voix. S’ensuit la désagréable impression d’un chanteur luttant avec un support orchestral trop présent. Mais, encore une fois, l’élégance mélodique, la grâce subtile et la délicatesse de l’écriture comme des interprètes finissent par convaincre.
Jean-Marc Aymes, s’il est parfois trop condensé ou cursif dans les mouvements allègres, sait aussi prendre le temps qu’il faut dans ceux plus confortables et contemplatifs. Citons le “Quia ipse dixit et facta sunt” ou encore le “Montes et omnes colles”, presque napolitain dans son introduction, où l’on note les arpèges de la viole de gambe de Flore Seube (que l’on a récemment eu l’occasion de chroniquer chez Demachy), d’une spiritualité un brin mélancolique absolument magnifique.
De Bernier, nous ne connaissions jusqu’ici que de belles et rares Leçons de Ténèbres (Champeaux). Son Judica me Deus confirme le talent du compositeur. Natif de Mantes-la-Jolie, Bernier occupa le poste de maître de musique à Chartres, puis à compter de 1698 à Paris (d’abord à Saint-Germain-l’Auxerrois), puis à la Sainte-Chapelle en 1704. Autre point commun entre les deux compositeurs : au décès de Michel-Richard de Lalande en 1726, qui avait fini par monopoliser les quatre quartiers de sous-maître de la Chapelle du Roi, Campra et Bernier y seront tous deux nommés. On avouera à l’écoute de cette réalisation qu’il y a fort à défricher parmi les cinquante-et-un motets à petits effectifs de ce compositeur sensible et talentueux.
Jean-Marc Aymes ayant choisi de mettre en concurrence des motets relativement proches, et même sur les mêmes textes pour le Venite Exultemus, la comparaison stylistique en est d’autant plus fascinante. Il nous semble que la musique de Bernier est plus directe, moins théâtrale, peut-être moins artificielle que celle de Campra. Les mélodies plus amples, la large continuité des mouvements témoignent d’un soin du mot et des affects très poussé. La première section du Judica me Deus, “Et discerne causam meam”, généreuse et de plus de sept minutes, s’avère quasi hypnotique dans son intensité contenue. Le second mouvement, “Emitte lucem tuam”, lorgne clairement sur la cantate et a des petits accents dignes de Clérambault. Le “Confitebor tibi in cithara”, avec ses vocalises et ses pépiements de violon, tangente la musique de scène. En dépit de son extraversion et de sa virtuosité, c’est peut-être le mouvement le plus faible du motet. Même si le texte « Je vous louerai sur la cithare, ô Dieu, mon Dieu ! » autorise quelques excès, ils seront pardonnés par la force du “Quare tristis es anima mea”, au dolorisme fragile.
Toujours de Bernier, l’inspiré motet Alma Redemptoris Mater, très dépouillé, se rapproche davantage du noble style de ses Leçons de Ténèbres. Romain Bockler s’y montre particulièrement à l’aise. Justement, son registre grave est mis à profit avec succès et le mouvement unique, avec ses changements fréquents de métriques, d’affects, ses récits et ses mélismes, oblige à une grande versatilité et fidélité au texte.
Enfin, la boucle est bouclée avec de nouveau un Venite Exultemus. On retrouve des procédés relativement similaires dans le mouvement d’ouverture : le dialogue constant des violons avec la voix et les mélodies sémillantes et animées traduisant le climat de réjouissance. On notera avec intérêt que le découpage des mouvements n’est pas le même chez les deux compositeurs, Bernier subdivisant l’un des versets par rapport à Campra, ce qui fait que la section des versets 3 à 5 est plus développée chez Bernier. En revanche, le “Quoniam Deus Magnus Dominus” est relativement conventionnel et le “Quoniam ipsius est mare” d’une agitation de petit-maître. Heureusement, le “Venite adoremus”, avec son tapis de cordes, séduit par son ingénuité. (Au passage, l’on notera que les flûtes requises dans ce mouvement sont manquantes dans cet enregistrement. Bernier précisait qu’il fallait des flûtes traversières ; Campra n’indiquait pas s’il fallait des flûtes à bec ou allemandes, mais précisait qu’il était possible de recourir au violon à défaut. Jean-Marc Aymes a choisi ici, dans les deux cas, de recourir uniquement au violon, peut-être pour conserver la sobriété intime de ces petits motets.) L’on avouera que l’inspiration de Bernier semble cette fois clairement inférieure à celle de son confrère et que la comparaison est cruelle. Les deux derniers mouvements nous conforteront dans cette impression d’un motet tout à fait honnête, mais qui n’est point mémorable.
Ajoutons un léger mot pour saluer les pièces intermédiaires jouées par Jean-Marc Aymes au grand orgue (de Notre-Dame de Baulieu ?) avec une élégance toute naturelle et des registrations bienvenues.
Voilà donc un disque qui couvre un territoire insuffisamment joué et dont on retiendra qu’il a su le faire avec une grâce, reflet de cette liberté retrouvée des temps de la Régence et du début du règne de Louis XV, où tout se fait si facilement aimable, même la foi.
Viet-Linh Nguyen
Technique : Enregistrement clair, mais la voix est malheureusement parfois mise trop en arrière par rapport aux violons.
Étiquettes : Aymes Jean-Marc, Bockler Romain, Campra, Concerto Soave, Muse : argent, musique religieuse, Nicolas Bernier, Outhere, Ricercar, Versailles Dernière modification: 9 janvier 2026
