
Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791)
Sonates pour pianoforte et violon, volume 4
Sonate en ut majeur K. 296,
Sonate en ut majeur K. 303,
Sonate en mi bémol majeur K. 380,
Sonate en mi bémol majeur K. 481.
Isabelle Faust, violon (Antonio Stradivarius, “Sleeping Beauty”, 1704)
Alexander Melnikov, pianoforte (Christophe Kern, 2014, d’après Anton Walter, 1795)
1 CD digipack Harmonia Mundi, enregistré du 25 au 28 juillet 2024 au Teldex Studio (Berlin), durée : 69’21.
Elle a tout joué et elle sait tout jouer. Isabelle Faust. On l’avait adorée dans les sonates et partitas pour violon seul de Bach, pont entre le stylus fantasticus baroque et un classicisme apaisé (Harmonia Mundi). Elle a joué toutes les grandes sonates et concertos du catalogue : Brahms, Mendelssohn, Beethoven… Avec Il Giardino Armonico, on lui doit déjà de bondissants concertos pour violon du divin Mozart (Harmonia Mundi toujours).
Voici le quatrième opus de ce voyage au sein des sonates pour pianoforte et violon. Le premier volume était admirable, mais les œuvres restaient « gentillettes ». À partir du second, et notamment de la sonate K. 301 – l’une des sonates dites palatines, dédiées à Marie-Elisabeth Auguste de Palatinat-Sulzbach – l’écriture a mûri. Le duo clavier-violon gagne en équilibre, en contrepoint, en audace. Le pianoforte arrive : bye-bye le clavecin. Nous autres baroqueux le regrettons. Certes, le pianoforte autorise soi-disant plus de dynamique, mais on traîne parfois la nostalgie du beau clavecin sonnant et trébuchant, face à ces petites palettes pastel encore un peu bancales.
Bref. Ce n’est pas l’ “Allegro vivace” de la sonate K. 296 qui ouvre ce CD qui nous convaincra totalement sur ce point. Certes, le piano d’Alexander Melnikov est virtuose et ductile, tout pépie, tout bondit, ça chante, ça chantonne plutôt, ça gazouille. L’ “Andante sostenuto” a des réminiscences de bonheurs simples et de déjeuner sur l’herbe. Bien qu’il n’y ait que deux instruments, on se surprend à songer parfois à l’ambiance solaire d’un quatuor de Haydn. Isabelle Faust sait tirer ce qu’elle veut de ce Stradivarius prêté par la L-Bank du Baden-Württemberg. Il sait ruisseler, il sait se faire complainte, il sait se faire fureur. Mais ici, dans cet “Andante”, l’onde est douce, le temps est clair. Heureusement, avec de tels interprètes, on évite l’interprétation de salon poudré. Le “Rondeau” renoue avec un aspect curial mais là encore, les musiciens parviennent à le tirer vers une jubilation d’un optimisme triomphant.
Notre sonate favorite est celle en do majeur, la K. 303, et son premier mouvement complexe faisant se succéder “Adagio”, “Allegro Molto”, “Adagio” puis “Allegro Molto”. Voilà un “Adagio” initial serein et lyrique qui ne dépareillerait pas sous l’archet de ce Stradivarius sans renier un air de Corelli ou de Vivaldi, quoique ce clavecin vienne perturber ce retour en arrière. Primauté de la mélodie, du beau chant, éloquence du discours, ampleur du geste, frémissement de l’ “Allegro molto”… Comme le disent très bien les notes de programme d’Antoine Mignon : « Le style classique succède définitivement au style galant. » Le tempo du “Menuetto” joue sur les contrastes et les ruptures, les tours de mains et les retournements, deux lignes tissées entre les deux instruments.
La K. 380 pousse encore plus en avant ce langage classique. Un “Allegro” un peu démonstratif, presque lourd au piano, comme asséné d’un air docte et professoral, ponctué des zébrures du violon et de quelques doubles cordes ou simples résonances, évoquant presque Biber. Une impression accrue par des crescendos par paliers. Mais c’est l’ “Andante” de sept minutes qui est remarquable, en sol mineur, admirable de sentiment et d’impressionnisme. Le violon murmure et se faufile, goutte d’eau sur pierre brûlante. Là encore, on est moins convaincu par ce pianoforte : il babille trop, ses grâces sont aplaties ; on aurait aimé que l’ingénieur du son nous le rende plus discret, on aurait presque aimé que cet andante soit un violino solo. Mais Dieu est sans doute quelque part par là et, en dépit de son nom, Isabelle Faust ne pactise pas avec le diable. Quand le petit “Rondeau” mignonnard referme l’œuvre, on sautille, on danse, on agite ses chevilles. « Vous reprendrez bien un verre de Porto, monsieur le marquis ? ».
Le disque se clôt avec la Sonate K. 481 composée en 1785 à Vienne. En dépit de sa profondeur et de son ambition, d’une écriture très dramatique, changeante, particulièrement riche, on avouera que l’ “Allegro molto”, trop nerveux, un peu excité, non pas brutal mais un peu brut, ne nous a que peu convaincu. À l’inverse, comme sur tout ce CD, l’ “Adagio” se révèle rêveur, poétique, sensible, avec cette fois-ci un pianoforte perlé, en clapotis brumeux. Pourquoi fallait-il infliger ces huit minutes d’ “Allegretto” pour conclure à la légèreté populaire ? Retour à l’enfance, concession au goût, repos des oreilles…
Ce violon Stradivarius s’appelle “Sleeping Beauty”, beauté endormie. Eh bien, pour révéler toutes les beautés de ces sonates de Mozart, il faut laisser la beauté dans ses songes. Et c’est ce qu’Isabelle Faust, accompagnée d’un Alexander Melnikov plus inégal, a su faire de manière à la fois vive et sensible. Du très grand Mozart. Divin.
Viet-Linh Nguyen
Technique : Captation extrêmement claire, avec des instruments aux timbres rendus finement et d’assez près, malgré une dynamique étrange du pianoforte, tantôt en retrait, tantôt très en avant, et surtout sur son médium, peut-être dû à la nature de l’instrument.
Étiquettes : Faust Isabelle, Harmonia Mundi, Melnikov Alexander, Mozart, Muse : or, Musique classique Dernière modification: 20 février 2026
