Rédigé par 2 h 18 min Concerts, Critiques

Aimable et redoutable (Lully, Armide, D’Oustrac, Auvity, Tricou, Le Poème Harmonique, Dumestre)

Vincent Dumestre © François Berthier Château de Versailles x

“Armide est encor plus aimable. Qu’elle n’est redoutable.”

oustrac

Stéphanie d’Oustrac © Jean-Baptiste Millot

Jean-Baptiste LULLY (1632 – 1687)
Armide
tragédie en musique en cinq actes et un prologue sur un livret de Philippe Quinault,
créée le jeudi 14 février 1686 sur la scène de l’Académie Royale de Musique
Stéphanie d’Oustrac , Armide
Cyril Auvity , Renaud
Tomislav Lavoie , Hidraot
Marie Perbost , Sagesse / Phénice / Mélisse
Victoire Bunel , Gloire / Sidonie / Lucinde
Timothée Varon , Artémidore / La Haine
David Tricou , Le Chevalier Danois / Un amant fortuné
Le Poème Harmonique choeur et orchestre
Vincent Dumestre , direction

Version de concert, Grande salle Pierre Boulez, Philharmonie de Paris, 17 mars 2026

Voici une Armide qui possède la saveur des réminiscences. Pour sa reprise[1] du classique de Lully, Vincent Dumestre et Le Poème Harmonique optent pour un plateau où se retrouvent la plupart des interprètes déjà présents lors de l’enregistrement paru il y a un peu plus de deux ans (Château de Versailles Spectacles). La distribution se place dans la lignée, pour ne pas dire l’héritage de la version de William Christie avec mise en scène de Robert Carsen au Théâtre des Champs-Elysées en 2008 : celle d’une Armide flamboyante, émouvante et circéenne incarnée hier comme ce soir par Stéphanie d’Oustrac dont le soprano profond captive, envoute, subjugue de force et de détermination dans l’incarnation de cette reine amoureuse, tiraillée entre obligations liées à sa fonction et désir ardent de s’émanciper, de se libérer en s’abandonnant à sa passion amoureuse. Stéphanie d’Oustrac fait briller les multiples facettes du diamant taillé par le tandem Lully-Quinault, embrassant toutes les ambiguïtés du personnage, ses atermoiements, et ses méandres psychologiques. En Armide et de rouge carmin vêtue, la soprano ensorcelle dans la reprise d’un rôle qu’elle contribue à marquer de son empreinte vocale, aigus vifs et projetés, clarté de la diction impeccable même au paroxysme de la tension dramatique, présence sur scène charismatique, aussi sur cette version de concert, qui pour en être une ne s’autorise pas moins quelques effets de mise en espace autour des musiciens ou sur l’avant-scène, contribuant à faire de cette représentation un concert d’une vivacité constante.

A cette flamboyante Armide, aux sentiments multiples comme autant de reflets damassés s’oppose le Renaud posé, à la ligne vocale droite et extrêmement structurée de Cyril Auvity, déjà présent lors des représentations de 2022 et 2023. Auvity incarne un guerrier sensible, en quête sans doute moins de ces états latins que de lui-même, et dessine un héros à la fois déterminé et vaillant, tout en dévoilant une fragilité  profondément humaine, un cœur prêt à se donner, à s’attacher à l’être aimé, à se laisser éblouir par les artifices divins de la magicienne. Touchant, fragile sans être puéril, posé sans être plat, Cyril Auvity, faisant montre d’une diction impeccable, de sa voix de haute-contre campe un Renaud qui ne prend ombrage de la verve démiurgique d’Armide, et impose un personnage dont la force de caractère et la sensibilité servent tout autant la force du livret que le personnage éponyme de l’œuvre.

Car s’il est une raison de se plonger ou de se replonger dans ce classique de la tragédie lyrique française, dernière collaboration de Jean-Baptiste Lully avec Quinault[2], après l’exubérant Roland, c’est bien pour la cohérence remarquable de son livret, la richesse de la gravure morale des personnages et la symbiose étroite dans  l’évolution sentimentale des acteurs. Cet art de la construction tout en équilibre fit le succès durable de l’œuvre durant une bonne partie du dix-huitième siècle, au point que Gluck composa sur le même livret de Quinault quelque quatre-vingt dix ans plus tard, laissant avec son Armide (1776), outre un autre chef-d’œuvre de l’opéra, une véritable revitalisation du genre, un hommage appuyé tant à Lully qu’à son fidèle librettiste.

Dans Armide, tout semble frappé du sceau de l’évidence, et de la simplicité. Lully et Quinault délaissent les sujets mythologiques, aux références souvent absconses, pour cette narration inspirée de La Jérusalem Délivrée du Tasse, au passage le troisième livret puisé à cette même source, après Roland et Amadis. A une ouverture à la française, brève, resserrée comme pour souligner d’entrée la discipline, la rigueur d’un livret marqué par une tonalité guerrière évidente, succède un prologue où Sagesse (Marie Perbost, voix ronde et souveraine, laissant éclater quelques belles couleurs) et Gloire (Victoire Bunel, timbre très posé, structurant ses intonations avec un sens évident de la mesure et de la précision) sur un texte dont il n’est pas faire injure à Lully que de souligner qu’il pourrait se suffire à lui-même, dissertent sur les vertus royales et militaires, le courage et la pondération, dessinant en filigrane un éloge à Louis XIV dans le portrait qu’elles dressent de Renaud. Un prologue savamment construit : si ce passage obligé sent souvent dans d’autres œuvres  le collage artificiel, ici Sagesse et Gloire en liant leur conversation au déroulement à venir de l’épopée, insufflent une dichotomie, une portée morale tutélaire à l’ensemble de l’évolution morale des principaux personnages.

Vincent Dumestre © François Berthier Château de Versailles x
Vincent-Dumestre © François Berthier / Château de Versailles, site officiel de l’artiste

Ce récit des amours contrariées d’Armide et Renaud durant les croisades prend des allures de drame universel de l’amour, de ses hésitations, des choix et des sacrifices qu’il contient dans son essence même.

Vincent Dumestre, dont la direction du Poème Harmonique s’avère toujours posée, précise, jamais exaltée,  en impose par son expérience, sa connaissance intime de l’œuvre, servant à merveille une partition regorgeant de moments émouvants[1]. Tout particulièrement dans le tant vanté Seconde Acte, offrant de manière quasi consécutive le duo Armide/Hidraot (Tomislav Lavoie, lui aussi présent sur la captation de 2022) « Esprits de haine et de rage » (Acte II, scène 2), invoquant les démons pour triompher de Renaud, et l’émouvant, pétrifiant sommeil de Renaud[2] (Acte II, scène 3), sommet de précision, de déclamation et de sensibilité de la part de Cyril Auvity, porté non par de longues notes boisées de flûtes au contraire de ce qui pourrait être attendu dans un pareil cas, mais par des violons, délicats, épurés, presque en sourdine, d’une très belle originalité. Une première acmé à laquelle succède le nom moins célèbre monologue d’Armide (Acte II, scène 5), sommet d’expressivité, de tempérance musicale sur lequel Stéphanie d’Oustrac rivalise de précision, dans les accents de sa déclamation, dans ses intonations, aptes décrire le tourbillon émotionnel traversé par l’héroïne. Un sommet de la déclamation lyrique à la française, pour Rameau, pour Diderot également, mais conspué notamment par Rousseau, ce célébrissime aria servant de référence paradigmatique, à la Querelle des Bouffons [3].

Et si Armide triomphe dans un premier temps en ayant recours à quelques artifices magiques, démons, zéphirs et autres créatures, participant à une galerie de personnages secondaires s’intégrant remarquablement au récit, et où nous retrouvons dans le rôle d’une nymphe Virginie Thomas, qui tenait avec tout autant de présence gracile et ancillaire voix cette même fonction sous la direction de William Christie en 2008, la magicienne ne tarde pas à connaître quelques revers de fortune. Lully, qui nous l’avons dit fait œuvre de la plus exquise des délicatesses dans la composition et l’accompagnement tant de ses arias que de ses récitatifs, sait aussi satisfaire son public par de grandes composition orchestrales dans le goût du public de l’époque, ayant appétence, aussi, pour le divertissement. C’est le cas des divertissements pleins de verve et de pompe, où les peuples de Damas chantent leur reine « suivons Armide et chantons sa victoire » et « que la douceur d’un triomphe est extrême », deux rondeaux avec chœur et deux démonstrations de l’inspiration fastueuse d’un Lully qui offre un quatrième acte  presque entièrement dévolu aux interventions magiques dans le récit, et occasion du déploiement des effets de machineries de Jean Bérain, incontournable artificier des décors et effets d’illusions. Si cette partie ne s’avère pas musicalement la plus originale[4], il nous gratifie d’un cinquième acte renouant avec la majesté, la grâce musicale, que ce soit pour le savoureux duo entre Amide et Renaud « aimons-nous, tout nous y convie » (Acte 5, scène 1), fort bel exemple de la symbiose entre voix et instruments et preuve de la grande modernité de composition du maître florentin, ou encore, comme soulignement des triomphes des sentiments amoureux sur la raison humaine, la si célèbre grande Passacaille avec chœur, là encore exécutée avec discernement par Vincent Dumestre et ses musiciens, avec un beau sens du rythme et de l’homogénéité.

Alors oui, Armide et son palais s’avanouissent, vaincus, à la fin d’une œuvre honorée à juste raison pour la clarté de son propos et l’originalité de sa composition. Mais qu’il est beau d’ainsi s’éteindre dans la transfiguration d’une œuvre et d’une musique qui ce soir auront, une fois encore, été magnifiquement servis.

 

                                               Pierre-Damien HOUVILLE

 

[1] A l’exception, une fois n’est pas coutume, du premier acte, assez utilitaire dans sa vocation à poser l’intrigue et, par bien des aspects, assez conventionnel.

[2]Dont se souviendra Haendel au moment de la composition du cara sposa, amante cara de son Rinaldo.

[3] Renvoyons pour plus de précisions aux textes originaux que constituent Au petit prophète Boesmischbroda, au grand prophète Monet de Diderot ou à l’Observation sur notre instinct pour la musique et sur son principe de Rameau.

[4] Au point que Philippe Herreweghe fit totalement l’impasse sur ce quatrième acte lors de son premier enregistrement de l’œuvre en 1983.

[1] Armide sera donné le 22 mars prochain à l’Opéra National du Capitole de Toulouse, puis le 27 mars à l’Opéra Royal de Versailles.

[2] Rappelons, au risque d’insister, que Lully meurt en mars 1687, un an après la première représentation de son Armide, et que Philippe Quinault, dévot, abandonne l’écriture théâtrale.

Étiquettes : , , , , , , , Dernière modification: 23 mars 2026
Fermer