Rédigé par 2 h 20 min CDs & DVDs, Critiques

Adieu magnifiques festins (Les Violons et les Valois, Les Sonadori – Exordium)

Les Violons et les Valois
Emergence et rayonnement des violons au temps de Michel-Ange

Ensemble les Sonadori :
Béatrice Linon, soprano ou exilande ou falsetto de violon
Odile Edouard, soprano et alto de violon
Nicolas Sansarlat, contre-alto de violon, rebec et vièle
Alain Gervreau, ténor de violon
Sarah van Oudenhove, bassetto ou petite basse de violon
Pascale Boquet, luth et guiterne

1 CD digipack, enregistré en 2024 à Sitelle, Saint-Laurent-en-Grandveaux, 70’25

C’est l’affaire de grands Charles : entre Charles le Téméraire et Charles V, vièles et rebecs laissent peu à peu la place aux deux familles des violes et violons. En 1523 apparaît la mention « vyollons », dans les archives du duché de Savoie, mais deux documents cités par Ian Woodfield indiqueraient la présence d’un ensemble de violons à la cour de Ferrare, dès 1511. Pour le reste, laissons nos lecteurs lire les passionnantes notes de programme d’Alain Gevreau, notes dont on regrettera la brièveté et l’absence de photos sur les dimensions, cordages ou détails de facture des instruments utilisés et qui sont pourtant au cœur de la démarche des Sonadori, bande de six violons Renaissance, à qui l’on doit notamment un remarqué “Ars de sonadori – Da ballo o di musica” chez Ligia en 2016. Ainsi à quoi ressemble donc ce basetto inspiré des instruments d’ornements de la Cathedrale de Freiberg ? Et ce petit violon exilande ou falsetto accordé en sol-ré-la ?

Le disque se révèle doublement réjouissant : d’une part du fait de la rigueur musicologique de la démarche, qui vient explorer le rare sillon de la naissance de la famille des violons et sa coexistence avec des instruments médiévaux ; d’autre part de par l’humilité douce de la démarche, qui pousse la discrétion jusqu’à cacher le nom des interprètes en dernière page du livret, et sous l’intitulé “liste des instruments utilisés” ! On y retrouve notamment des familiers de ces pages, notamment Odile Edouard ou Sarah van Oudenhove.

Le titre lié à Michel-Ange nous semble trompeur (seule trace de marketing ? concession à l’un des musiciens obsédé par le maître ?), car le prisme italien s’avère finalement relativement dilué et si on trouve avec plaisir des œuvres de Francesco da Milano, Vincenzo Capirola, Costanzo Festa, il y a aussi Pierre Attaignant, Pierre De la rue, Jacques Moderne, sans compter les nordiques Jacob Obrecht, Gaspar van Weerbeke, Hayne van Ghizeghem, ou encore les anonymes ou le Jubilate Deo final de Morales… Le tour d’horizon est donc véritablement européen.

Les Sonadori livrent une lecture exigeante et concentrée : on goûte une battue respirante et généreuse, faisant la part belle aux cordes et à leur grain, d’une belle horizontalité poétique. Le soin apporté aux textures, aux entrées des différentes voix est remarquable, et l’oreille s’habitue peu à peu à un langage bourré d’harmonique, à des cordes très rêches (comme dans “tous nobles cuers” de Pierre De la rue) qui tirent l’interprétation vers une Renaissance encore primitive, et où l’on se dit que de tels violons, très typés, d’une rugosité que l’on associe pas intuitivement à des contextes plus curiaux, se marient avec grâce au rebec et ne sont pas si loin des gémissements de la vièle. Par rapport à d’autres interprétations, l’on ne retrouvera ici ni la jubilation naturelle de Doulce Mémoire, ni les couleurs moirées d’un Savall. Mais quel grain douloureux et ample chez Festa (“Madonna io mio consumo”) !

Au fur et à mesure de l’enregistrement, malgré quelques variations d’instrumentarium et d’effectifs de 3 à 6 voix, des insertions de pièces pour luth seul, la texture reste constante, l’homogénéité élégante et sévère des Sonadori imprègne l’auditeur, et contredit les indications dansantes. Pavanes, gaillardes, bransles, tourdion sont bien hiératiques, presque abstraites. Il y a une beauté froide et grave, dans ces violons-là, nimbée d’un soleil d’hiver, plissant les commissures en un demi-sourire énigmatique, perméable à une mélancolie lancinante. Adieu magnifiques festins constitue la 20ème plage de ce disque et résonne comme sa devise. Une plongée pleine de grâce, mais qui s’interdit reliefs et contrastes au profit d’inflexions subtiles et d’un spleen merveilleux. Saurez-vous résister au sourire de la Joconde ?

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrement chaleureux et clair, vièle trop mise en avant.

Étiquettes : , , , , , , , , , Dernière modification: 13 juillet 2025
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