Rédigé par 3 h 52 min CDs & DVDs, Critiques

Des chemins de traverso (Wilhelm Friedemann Bach, Sonates pour deux flûtes, Granatiero, Biščević – Arcana)

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Wilhelm Friedemann BACH (1710-1784)
6 Sonates pour 2 flûtes :
Sonate n° 2 en sol majeur, F. 59
Sonate n° 3 en mi bémol majeur, F. 55
Sonate n° 4 en fa majeur, F. 57
Sonate n° 1 en mi mineur, F. 54
Duetto n° 5 en mi bémol majeur, F. 56
Duetto n° 6 en fa mineur, F. 58

Manuel Granatiero (traverso)
Eleonora Biščević (traverso)

Arcana, enregistré du 18 au 22 novembre 2022 à la Chiesa di Sant’Eligio dei Ferrari à Rome, Arcana / Outhere, 73’30

On sait encore trop peu de choses sur la vie de ce fils aîné de Bach et de Maria Barbara. Wilhelm Friedemann naît à Weimar en 1710. Son père lui confectionne alors un petit livre de clavier — le célèbre Clavier-Büchlein — pour qu’il puisse s’entraîner, mais Maria Barbara décède en 1720 et le Cantor, qui n’en est pas encore un, se remarie avec Anna Magdalena. À 13 ans, Wilhelm Friedemann intègre l’école Saint-Thomas à Leipzig en 1723. Il prend des cours de violon auprès de Johann Gottlieb Graun, sera organiste à la Sophienkirche de Dresde, puis à Halle. On le retrouve en 1774 à Berlin où il décède dix années plus tard, dans une relative indigence.

L’enregistrement proposé par le label Arcana se consacre à des duos pour traverso seul. Sans autres instruments, sans basse continue. Telemann en avait certes publié, mais il y a là des tonalités un peu étranges — mi bémol majeur par exemple — et de plus malaisées à jouer sur les traversos de l’époque. Il fallait un tandem délicat et complice pour se lancer dans ces œuvres qui possèdent le pouvoir de la suggestion allié à la rigueur du contrepoint.

Manuel Granatiero n’est pas un inconnu. On le retrouve notamment souvent au sein de l’ensemble Gli Incogniti d’Amandine Beyer. C’est aussi le directeur de l’ensemble musical romain de l’Accademia Ottoboni. Mais surtout, il eut pour maîtres Barthold Kuijken et Marc Hantaï, rien de moins. Eleonora Biščević, quant à elle, est diplômée du conservatoire de Milan. Elle aussi a étudié avec Marc Hantaï et a contribué aux projets de Gli Incogniti.

Pourquoi ces détails biographiques ? Parce que l’on ressent, peut-être sous l’influence de leur maître commun, une véritable osmose, à la fois de timbre, de style et d’interprétation entre ces deux musiciens, qui sont littéralement sur la même longueur de souffle. Ajoutons que les pièces de Wilhelm Friedemann Bach ne sont pas des plus aisées. Elles conjuguent à la fois un contrepoint méticuleux, des mélodies assez contournées et une vivacité dansante dans beaucoup de mouvements. De plus, les deux traversos dialoguent quasiment et souvent à égalité. Nos interprètes poussent le vice jusqu’à changer celui des deux qui assume la première voix : Eleonora pour les sonates 2 à 4, Manuel Granatiero pour le reste. Et l’on peinerait à discerner cette volte-face à l’écoute en aveugle.

Les notes de programme parlent d’une musique, je cite, « destinée à être jouée par des virtuoses et écoutée par des connaisseurs ». Il est vrai que les surprenantes tonalités, les difficultés techniques, et avant tout l’imagination incertaine, malaisée et changeante de Wilhelm Friedemann, font de ces duos des expériences sensorielles troublantes. Là où les traversos sont souvent confinés soit à des évocations bucoliques, soit à une sensualité soyeuse, le langage de ce Bach-là, par sa densité, son originalité, son refus à la fois des mélodies graciles et des danses trop « carrées », contribue à faire accroire cette légende d’un compositeur malcommode, torturé, sombre. Un homme refusant tout élève, survivant en vendant certains manuscrits hérités de son père ; et puis, après tout, il disparut bel et bien entre 1764 et 1771, sans que l’on ait à ce stade retrouvé sa trace.

De cette musique exigeante, nos deux interprètes tirent le meilleur. Il y a çà et là des pépiements brillants et des entrechats, notamment dans les allegros, comme celui de la deuxième sonate ou le mouvement introductif de la troisième. Il y a l’un de nos passages favoris : un doucereux et mélancolique « Cantabile » dans la deuxième sonate, et un remarquable « Lamentabile » dans la quatrième, dont les premières notes s’élèvent détachées, claires, nettes. On n’est pas si loin de L’Offrande Musicale du Père Bach : un lamento en ré mineur, avec de nombreuses dissonances et de drôles de chromatismes.

Il y a çà et là des échos “bachiens”. Le mouvement non nommé, l’« Allegro » de la première sonate par exemple, a des accents de famille. Son très beau « Larghetto », tout en sfumato, où les deux instruments se répondent et se confondent, se fait clapotis de rames sur une imaginaire lagune. Mais bien souvent, ce sont les instruments eux-mêmes, leur souffle boisé et chaleureux, qui confèrent du liant à un compositeur qui n’a de cesse de perdre son auditeur. Ce sont les traversos qui confèrent à ces sonates comme à ces duos leur unité hypnotique.

Le Duetto n° 5 avec son « Un poco allegro » se laisse presque aller à la farce bougonne. Il y a là, de manière inopinée, comme une inspiration taquine ; le noble « Largo » avance à tâtons, de manière dégingandée. Le « Vivace » pétune : on croirait une conversation entre deux Hollandais, la pipe de terre à long tuyau au bec, autour d’un pot de braise.

Le Duetto n° 6 qui clôt l’enregistrement débute par un mouvement « Un poco allegro » à la virtuosité légèrement plus extravertie, voire galante. Le « Largo » est magnifique. En fa mineur, la complexité de l’écriture est telle qu’on laissera les auditeurs se référer aux notes de programme du musicologue Steven Zohn pour distinguer les écritures à canon strict de celles à canon éphémère, les formes libres, les fugues et autres passages en imitation. Mais à l’écoute de ce « Largo » éthéré, aquarellé, où la tonalité ne conduit jamais à l’apaisement serein, l’on se dit que Wilhelm Friedemann était décidément, un peu comme le Greco, l’un de ces artistes qui sait faire surgir le beau d’images à la fois inattendues, peu orthodoxes et déformées.

Et en dépit de la couverture un peu “pop” de ce disque, l’on se dit qu’il y a là une profondeur incomprise et mystérieuse. À redécouvrir, assurément.

 

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : excellente captation, superbes timbres.

Étiquettes : , , , , , , Dernière modification: 22 février 2026
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