Rédigé par 18 h 45 min Concerts, Critiques

I have a dream (Cherubini, Médée, Rebeka, Behr, Bolleire, Petit, Le Concert de la Loge, Chauvin – Théâtre des Champs-Elysées, 11 février 2026)

marina Rebeka ()
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Marina Rebeka & Julien Chauvin © Cyprien Tollet / TCE, 2026

Luigi CHERUBINI (1760-1842)

Médée
Tragédie lyrique en trois actes.
Version originelle sous forme de tragédie lyrique (reconstruction du CMBV)

Médée : Marina Rebeka
Jason : Julien Behr
Créon : Patrick Bolleire
Dircé : Mélissa Petit
Néris : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur

Les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles (direction Fabien Armengaud)

Le Concert de la Loge [Olympique]
Direction musicale Julien Chauvin

Version de concert, Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 11 février 2026.

C’était une représentation très attendue. Après la Médée dans sa version de 1797 au Théâtre Feydeau, telle que recréée l’an dernier à l’Opéra Comique sous la férule de Laurence Equilbey — avec son alternance de dialogues parlés repris de la pièce de Pierre Corneille et de passages chantés —, voici que le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) nous proposait au Théâtre des Champs-Elysées une Médée de rêve, ou plutôt une Médée rêvée. Evidemment, nous évoquons la Médée de Cherubini, précisons-le d’emblée à nos lecteurs distraits qui attendraient en vain les subtilités de Charpentier, et se retrouveraient face à la déferlante pyrotechnique de cette fin de siècle des Lumières, en plein Directoire.

Médée. Mais laquelle ? Il s’agit ce soir d’une version inédite, jamais représentée et… qui n’a même jamais existé ! Comme l’explique de manière passionnante le musicologue Benoît Dratwicki : suite à des brouilles, Cherubini, qui avait conçu Médée pour l’Opéra de Paris et notamment pour la cantatrice Madame Saint-Huberty (de son nom de jeune fille Anne-Antoinette-Cécile Clavel), en retira sa partition. Il la proposa ensuite au Théâtre Favart, qui la jugea trop austère, pour enfin finalement la donner au Théâtre Feydeau, où l’œuvre fut créée comme opéra comique avec alternance de dialogues en alexandrins (abrégés de la pièce de Corneille par le librettiste François-Benoît Hoffman). En 1801, le compositeur tenta de nouveau de proposer son œuvre à l’Opéra de Paris. Mais, ulcéré par l’échec d’Anacréon en 1803, il quitta l’institution.

Ce que réalise ici le CMBV, c’est d’imaginer ce qu’aurait été cette Médée originelle, avec d’une part l’orchestre de l’Opéra de Paris — quatre cors, deux trompettes, trois trombones, et non pas le dispositif plus modeste de quatre cors et un trombone — et surtout des récitatifs chantés. Il s’agit en effet d’une tragédie lyrique, même si le genre est finissant à cette époque et n’a plus grand-chose à voir avec les majestueuses mélancolies de Lully. Pour ces récitatifs, l’édition critique de Heiko Cullmann comprend ceux d’Alan Curtis lui-même ; notre grand haendélien prouve ici qu’il savait également être un grand gluckiste. Enfin, mais à dire vrai cela nous a paru plus anecdotique, une danse de Cherubini a été réinsérée au moment de la fête du mariage entre Jason et Dircé, puisqu’il y aurait eu un ballet à l’Opéra. Toutefois, cette pièce relativement courte ne transforme pas l’œuvre comme l’aurait fait une vraie séquence de divertissement dans des versions plus anciennes de tragédies lyriques.

Voici donc cette Médée recréée. Pour le profane, elle se rapproche paradoxalement de la grande tradition opératique belcantiste de son adaptation en Médea, à l’instar de celle que l’on connaît par quelques captations fétiche parmi les 31 performances de Maria Callas — dont celle de mai 1953 à Florence, sa prise de rôle avec Vittorio Gui, extraordinaire d’incandescence, puis celle de Leonard Bernstein à la Scala la même année qui remplaça un chef au pied levé, ou encore celle de Dallas de 1958. Finalement, cette nouvelle Médée rêvée, entièrement chantée mais en français, constitue une sorte de pont avec ce bricolage historique : rappelons qu’en 1855, Ignaz Lachner (et non pas son frère Franz, comme on se trompe trop souvent) traduisit l’œuvre en allemand et ajouta des récitatifs. C’était une version abrégée, comme il était d’usage à l’époque. Cette édition, retraduite en italien en 1909, fut celle qui fut jouée à la Scala la même année et souvent reprise depuis. Même si, plus récemment, l’on a vu des sporadiques retours à la version en français… Parmi les tentatives récentes, hors celle de Laurence Equilbey précitée, l’on songe notamment à la Médée dirigée par Christophe Rousset et parue en DVD, créée à La Monnaie dans une mise en scène de Krzysztof Warlikowski, avec Nadja Michael dans le rôle-titre et des dialogues parlés hélas modernisés et intégralement réécrits.

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Julien Chauvin © Cyprien Tollet / TCE, 2026

Pour en revenir enfin à la représentation de ce soir (qui fera l’objet d’une parution au disque), dès l’ouverture, la partition se révèle effectivement corsée, cuivrée, animée d’une rage boulimique chauffée à blanc. Les quatre cors, trois trombones et deux trompettes ne passent pas inaperçus sous la conduite nerveuse voire rageuse de Julien Chauvin, qui poussera cette Médée à marche forcée dans ses retranchements, jusqu’au cataclysme final, d’une fureur carnassière. Les trois contrebasses ne sont également pas pour peu dans la pulsation permanente qu’il imprime, de même que les deux percussionnistes agiles et tonitruants, rien de moins.

C’est donc une Médée grand spectacle, en Technicolor 70mm XXL qui possède encore, certes, des tournures de fin de phrases mozartiennes, mais qui ne se complaît moins dans un classicisme élégant — quoique puissant — que dans une préfiguration tantôt romantique, tantôt en filiation directe de Gluck, et notamment de son Armide pour l’héritage de la tragédie mise en musique à la française qui jette là ses éclatants et derniers feux.

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Marina Rebeka © Cyprien Tollet / TCE, 2026

Pour le rôle-titre, Marina Rebeka, qui avait déjà interprété le rôle à la fois en Allemagne et à la Scala mais dans des versions plus traditionnelles, fait de cette Médée une femme aux deux visages : superbe et maléfique. La soprano lettone – au français parfait – dessine d’abord dans l’acte I (récriminations auprès de Jason qui rappellent une Donna Elvira) et au début du second (scène de supplique avec Créon) une femme touchante, sans que l’on arrive à savoir s’il s’agit de ruse, de calcul ou d’une suprême ambiguïté du personnage. On savoure la puissance de la projection, l’ airain du médium, la force des aigus ; les graves sont en revanche parfois un petit peu aplatis, mais l’on retient surtout une extrême musicalité dans le phrasé et les inflexions. Bien entendu, il n’y a pas l’intensité subjuguante de la Callas, cette flamme note à note altière et vibrante, mais cette Médée plus tempérée qui se vautre dans le crime et perd peu à peu tout sens commun et attachement familial, n’en est que plus terrifiante et mentalement imprévisible.

La soprano possède une manière de porter les ensembles, notamment sur les duos avec Jason (“Ô fatale Toison, ô conquête funeste”) extraordinaire de théâtralité, qui alpague l’auditeur et ne le lâche plus. Marina Rebeka parvient, notamment dans le premier acte où sa Médée est encore un peu diplomate, à réellement donner à la sorcière des allures d’imperial princess, presque en visite de courtoisie dans le royaume de Créon qu’elle mettra bientôt à feu et à sang. Son “Vous voyez de vos fils la mère infortunée”, ondulé, noble, sème assurément le trouble davantage que l’effroi.

Le Jason de Julien Behr, également familier du rôle, ne démérite certes pas. Toutefois, par rapport à de grands ténors historiques — je pense notamment à Jon Vickers —, la voix est tout de même relativement acide, tendue, l’émission un peu nasale. Ce Jason a quelque chose d’un peu criard et déplaisant qui, finalement, ne messied pas au personnage : son “Éloigné pour jamais d’une épouse cruelle” se révèle assez mécanique. Il ne fait pas le poids face à son ex-épouse, (“perfide ennemi” absolument effarant).

On saluera le couple formé par le Créon de Patrick Bolleire — imposant, grave, stable, lançant un “C’est à vous de trembler, femme impie et barbare” d’une majesté naturelle et d’un art de la diction tout à fait remarquable — et la Dircé de Mélissa Petit. Celle-ci ne joue pas les soubrettes charmantes mais imprime à son personnage une véritable sincérité, avec un chant à la fois perlé et ductile. Idem pour la très belle Néris de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur : ses tentatives de contrebalancer les fureurs homicides de Médée et son art du dialogue dans le récitatif permettent d’imprimer un véritable suspense au drame. Le chœur du CMBV (Les Chantres), dirigé par Fabien Armengaud, est superbe ; on y trouve de magnifiques couleurs, avec des aigus qui souvent surnagent dans une transparence absolument stupéfiante, tout en conservant une force intacte dans les grandes scènes.

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© Cyprien Tollet / TCE, 2026

Mais encore une fois, c’est véritablement Médée — sans surprise — et l’orchestre très présent, d’une puissance féroce et carnassière, qui conduisent tout ce monde à la catastrophe. D’ailleurs, Julien Chauvin n’hésite pas à ouvrir l’acte II sur une ouverture extrêmement hachée, tranchante, presque pesante. En même temps, entendons Marina Rebeka dire “Pouvez-vous refuser un jour à ma douleur ?” avec une telle dignité qu’on la croirait presque.

Il y a çà et là dans cette Médée des couleurs qu’on ignorait. Nos enregistrements fétiches étant souvent des lives piratés des années 50 (précisément de 53 à 58), il est évident que la pâte orchestrale y faisait défaut. Mais entendez ce basson obligé, à la triste nostalgie, à la douceur contenue à l’acte II pour ce “Ah ! Nos peines seront communes”, qu’une Véronique Gens avait d’ailleurs inséré dans son disque Tragédiennes 2 (Virgin) et qui donnait la chair de poule. Eh bien, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur — qui interprétait déjà Néris dans la version de l’Opéra Comique avec Laurence Equilbey — s’y montre extraordinaire.

Une fois tout ce monde assassiné — ou plus précisément l’aimable Dircé empoisonnée dans sa parure, les enfants massacrés et cette Médée, son poignard dans la main, prenant la fuite sur son char — on avouera tout de même que l’inspiration de Cherubini (qui n’est pas un Mozart ni un Gluck, hélas) semble s’éventer au troisième acte. Celui-là même qui constitue pourtant l’acmé de ce drame infernal et sanglant. Et sur le plateau, malgré toutes les beautés, on perçoit également cette baisse de régime. Après un acte I superlatif, un acte II émouvant et humain, le déferlement final nous laisse un petit goût d’inachevé. Inachevé, mais magnifique, tout comme cette Médée qui, ce soir-là, fut dans tous les sens du terme une Médée en rêve.

 

 

Viet-Linh Nguyen

Étiquettes : , , , , , , , , , , , , Dernière modification: 21 février 2026
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