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Chi lo sa ? (P. Barbier, Pour l’amour du baroque – Grasset)

“On le voit, rien n’est simple, rien n’est couru d’avance”

Patrick BARBIER
Pour l’amour du baroque
368p, Paris, Grasset, 2019, EAN : 9782246815204

Nous avons été mesquinement devancés !!! Depuis un moment, à force de feuilleter des Dictionnaires amoureux et des miscellanées, nous nous étions dit qu’un jour, il faudrait se lancer dans notre propre florilège, fait de courtes réflexions, érudites mais plaisantes, alternant anecdotes et analyses, privilégiant l’esprit de conversation, autour de la musique baroque en général. Une sorte d’excroissance de la Muse Baroque, en somme. Eh bien, tantôt, à muser dans une librairie bien connue, nous reconnaissons d’emblée sur une couverture colorée la voûte si unique de l’église romaine Sant’Ignazio di Loyola, avec son immense fresque en trompe-l’œil de seize mètres de large sur trente-six mètres de long, réalisée en 1685 par le peintre jésuite Andrea Pozzo. L’effet en est saisissant et magique, car des distorsions optiques d’anamorphose semblent allonger ou rapetisser les colonnes au fur et à mesure de la déambulation dans la nef. Mais nous digressons. Nous disions donc que nous avons fini par acheter l’ouvrage, un broché Grasset chèrement payé vu son thermocollage et son absence d’illustrations, notamment pour sa couverture. Qui a dit l’ivresse ne provenait pas du flacon ?

Rentré dans nos pénates, nous compulsons notre trouvaille, et découvrons avec joie l’un de ses opus, à la François Fernandez ou Philippe Beaussant, qui se lit avec la simplicité élégante du passionné. Sous ce titre un brin banal ou ronflant, (Bach aurait biffé cela d’un d’un S.D.G. tiré de la Vulgate), l’historien de la musique, écrivain et journaliste bien connu Patrick Barbier nous convie  une sorte de compendium de mini articles autour de 60 entrées, classées par ordre alphabétique. Le fil structurant est bien entendu la musique baroque, si difficile à cerner et à définir, mais les autres arts sont également là, le Caravage, le Bernin, les souvenirs personnels, les artistes, le théâtre baroque du château de Český Krumlov (Krumau)… Le survol est à la fois aisé à dévorer, accessible à tous, mais regorge d’anecdotes, et répond à des questions structurantes comme les différences entre castrat et eunuque, contre-ténor et haute-contre et pourquoi la nouvelle génération de contre-ténors parvient à chanter plus haut que l’ancienne ? Fellini est-il baroque ? Pourquoi l’illusion est-elle un maître mot du baroque ? Et l’art des jardins ? Et connaissez-vous le spectacle annuel et kitchouille de la Diavolata du village sicilien d’Adrano ? On le voit il est difficile de rendre compte d’un tel ouvrage, puisqu’il est fragmenté par construction, ce qui en fait son charme. Chaque bref chapitre fait environ 4 pages, en un survol aussi frustrant qu’instructif. Les baroqueux y glaneront quelques intéressants détails, les néophytes se plongeront dans le petit bain, les curieux feuillèteront au hasard les entrées, indépendantes, au gré de leur humeur. Voilà ainsi un livre agréable, instructif, à l’érudition simple mais qui ne se perd pas en approximations ou généralités, ambition que la lecture de l’avant-propos suffit à confirmer : 

 

Avant-propos
“Qui peut prétendre définir avec précision le baroque ? Qui peut se vanter d’avoir une théorie universelle pour expliquer une époque qui n’avait justement pas conscience d’être « baroque » ? Alors que Sand, Musset ou Berlioz revendiquaient le terme de « romantique » et l’assumaient pleinement dans leurs œuvres, aucun artiste baroque ne pouvait se définir ainsi. Notre trouble est encore plus grand lorsqu’on regarde rapidement les qualificatifs les plus souvent employés pour définir ce courant. Philippe Beaussant, dans Vous avez dit baroque ?, le définit comme « art du mouvement », mais ne trouve-t-on pas déjà ce mouvement dans La Guerre de Janequin, le Jugement dernier de Michel-Ange ou la galerie des Carache au Palais Farnèse ? Il serait aussi, selon lui, l’apologie du « contraste », mais ne le vivait-on pas quand on entrait dans la pénombre d’une cathédrale gothique pour se trouver ébloui par les couleurs éclatantes des vitraux, éclairés par des rayons extérieurs ? Ou lorsqu’en musique, ce qu’on appelle le baroque monumental romain, épris de spatialisation et d’effets entre groupes opposés, se faisait l’héritier des polyphonies à plusieurs chœurs de la Renaissance finissante, avant de réapparaître de façon magistrale dans de grandes œuvres romantiques comme le Requiem de Berlioz ? « L’émotion » baroque, tant de fois saluée, serait-elle un monopole des XVIIe et XVIIIe siècles, alors qu’elle paraît une évidence dans un madrigal de Gesualdo, une aria de Mozart ou le mouvement lent du Quintette pour deux violoncelles de Schubert ?

On le voit, rien n’est simple, rien n’est couru d’avance (…)”

Une lecture hautement recommandée et recommandable, mais dont certains préfèreront attendre une parution plus maniable et moins coûteuse en livre de poche.

 

 

Alexandre Barrère

 

Étiquettes : , , Last modified: 29 septembre 2021
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