Rédigé par 8 h 36 min CDs & DVDs, Critiques

Quatre hommes et un couffin (CPE Bach, Quatuors, Nevermind – Alpha)

CPE BACH (1714-1788)

Adagio de la Sonate dite « prussienne » pour clavecin en la majeur WQ48/6 (transcription pour quatuor)
Quatuor in la mineur WQ93
Quatuor en ré mineur WQ94
Quatuor en sol majeur WQ95
Andante con tenerezza de la Sonate pour clavecin en la majeur WQ65/32 (transcription pour quatuor)

Nevermind :
Anna Besson, flûte
Louis Creac’h, alto
Robin Pharo, basse de viole
Jean Rondeau, clavecin

1 Cd, Alpha / Outhere, 55’27, 2021.

Empfindsamkeit signifie en allemand « sensibilité ou « sentiment ». Le terme est utilisé par G.E. Lessing (1729-1781) pour sa traduction en 1768 de A Sentimental Journey Through France and Italy du romancier anglais Laurence Sterne. Dès lors il désigne un mouvement artistique général, promu par la bourgeoisie, touchant tous les arts, contre le rationalisme des Lumières ou la sévérité des codes aristocratiques. Ca c’est la théorie, et ce que vous lirez dans les manuels. La réalité, c’est que cet Empfindsamkeit musical qui se pose contre un prétendu dogmatisme en est également un, et sa volonté délibéré de détruire les carcans, balayer les contrepoints complexes, se défaire des moules pour privilégier des facilités expressives, des effets brillants, des mélodies aimables constitue un « style » éphémère et un brin démonstratif dans la liberté familière promue par le cercle de la cour de Mannheim et qui virera vite sur le Sturm und Drang ou le classicisme. Vous l’aurez compris, mis à part CPE Bach, digne et brillant représentant du mouvement, nous ne portons pas en très haute estime les Stamitz, Richter et autres Holzbauer qui furent pourtant mis à l’honneur par Nikolaus Harnoncourt dès 1963 pour son premier opus chez Teldec. Au moins avons-nous l’honnêteté de dévoiler nos partis-pris avant que de nous lancer dans cette chronique.

Nous étions donc partis avec un préjugé défavorable. Non envers l’ensemble Nevermind, mais pour leur choix pour leur troisième album chez Alpha de ce répertoire potentiellement « tiédasse » voire assez niais, souvent alangui et aussi affecté qu’une marquise jouant à la bergère. Il faut dire que nous pestions déjà contre la décadence de la tragédie lyrique au profit de l’opéra-ballet, et donc que nous serions d’indécrottables lullystes conservateurs dans les cabales qui émaillèrent l’époque. Ceci étant dit, et bien que le BA-BA du journalisme affirme qu’un disque ne se juge pas à l’aune de sa couverture, nous avions été sensibles à la photo grainée de Renato d’Agostin, rappelant des lavis chinois, où ces montgolfières parsèment les horizons. C’est bien mieux que de mettre la niche du chien de Mme de Ville d’Avray (conservée à l’Hôtel de la Marine).

 1788, l’année de sa mort, alors que le siècle tire à la fin de sa course, Carl Philipp Emanuel Bach compose ses trois quatuors pour clavier (le manuscrit ne précise pas si il vise le clavecin ou le pianoforte), flûte et alto pour pour la célèbre musicienne berlinoise Sarah Itzig-Levy 1. Pour du cru de 1788, soit l’année des 3 dernières symphonies de Mozart, le style est plutôt passéiste, encore pré-classique. Nevermind ne s’y est pas trompé, choisissant uniformément le clavecin de Jean Rondeau, ductile et léger, pour la robe de gaze harmonique de ces trois miniatures tendres sans être mièvres, fleuries sans être mignardes, élégantes sans affèterie.  C’est même une merveille d’équilibre. Le premier Quatuor en la mineur s’ouvre sur un Andantino d’une rare élégance, aux tournures typiques de « CPE » : il y a là ce badinage virevoltant, ces couleurs pastel (le traverso d’Anna Besson, respirant et doux, l’alto de Louis Creac’h hélas capté trop discrètement de même que la basse de viole de Robin Pharo éclipsé par le pimpant clavecin), cette liberté fière et souriante, épanouie, en un mot heureuse et évidente. Les phrasés sont d’une limpidité apaisée, que le Largo point trop n’en faut (pas d’étirement et de sospiri interminables) confirme dans son déroulé presque anatomique (les traits détachés du clavecin, le contrepoint moderne et d’une lisibilité absolu), l’agogique naturelle. L’Allegro Assai nous a paru en revanche moins inspiré, la faute au compositeur à la verve plus curiale. 

Le Quatuor en ré mineur WQ94 est notre favori : on y trouve une gravitas fière, alliée à un pépiement d’oiseaux, une palette impressionniste, un sourire permanent, une lumière d’aquarelliste. Du Turner sans doute. Du Monet presque. Nevermind sait extraire chaque zeste de la matière et sublimer ce qui ne pourrait être que joli, et qui se trouve juste beau. L’Allegretto introductif porte mal son nom, car ces terminaisons à rallonges édulcorent un propos qui n’a rien des manchettes d’un petit maître. On ne décrira pas même l’e Sehr langsam und ausgehalten, retenu, nostalgique sans pathos, on avouera encore une fois avoir du mal à partager les bondissantes pâtisseries de l’Allegro final. Et l’on ne dira rien du dernier quatuor. Parce que nous ne sommes pas payés à la ligne, et que notre inspiration rédactionnelle n’égale pas celle des artistes. Alors taisons-nous, et écoutons ce qui nous vient de Prusse, pour une fois que ce ne sont pas les hussards noirs de Blücher.

 

Viet-Linh NGUYEN 

  1. Cette joueuse de clavecin puis de piano fut l’élève favorite de Wilhelm Friedemann Bach, aida la veuve de Carl Philip Emmanuel Bach, possédait une collection de partitions manuscrites de J-S. Bach qu’elle légua à la Berliner Singakademie. Ce fut également elle qui offrit à Mendelssohn le manuscrit de la Passion selon Saint Matthieu en 1825.
Étiquettes : , , Dernière modification: 8 février 2022
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