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Un vent de fronde

On leur a refusé la scène. Les voici aujourd’hui dans la rue. Nous voici dans la rue. Professionnel du spectacle, artistes, musiciens, acteurs, chanteurs, danseurs, baladins… La troupe arpente le bitume.

“Etre roi est idiot ; ce qui compte c’est de faire un royaume.” (André Malraux)

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On leur a refusé la scène. Les voici aujourd’hui dans la rue. Nous voici dans la rue. Professionnels du spectacle, artistes, musiciens, acteurs, chanteurs, danseurs, baladins, le “monde de la culture” se mobilise… La troupe arpente le bitume. Parce que l’on peut s’entasser dans des échoppes, s’amasser dans trains bondés, inaugurer des rames de métro, mais non s’asseoir, en respectant les distance barrière, dans une baignoire ou un parterre. Parce qu’il est essentiel d’acheter des casseroles et des vêtements, des objets connectés et du bricolage, mais que la recherche du Beau, de l’émotion, de ce qui nous dépasse et nous transcende n’a plus aucun intérêt hors économique pour un gouvernement de concombres masqués, qui nous gouverne non avec une vision, le sens du service de l’Etat, de la Nation, des Français et des Hommes, mais des scénarii technocratiques de reprise en V, en U, en ailes d’oiseau, en L puis en K, et des courbes Excel rebondies de la 3ème vague. Las, exsangue, révolté, ébaudi, juste stupéfait, nos artistes ont décidé de sortir les banderoles pour un amer carnaval. 

Comment en sommes-nous arrivés là ? Voici que l’Etat a décidé de mettre sous cloche l’aspiration à l’Ailleurs, au Rêve et à la Poésie ? Et s’il faut des arguments d’économistes et de bureaucrates à la morne figure, fallait-il réduire à la misère tout un secteur déjà structurellement précaire ? Combien d’orchestres baroques non ou insuffisamment subventionnés, de salles privées, d’indépendants vont chavirer malgré les retransmissions à distances, répétitions ou enregistrements qui continuent leur bonhomme de chemin ? Et quand on sait l’extrême mécanique agilité du ballet millimétré des productions et de leurs tournées, des festivals, des engagements multiples, des ensembles à géométrie variable, comment peuvent-ils se projeter dans ce va-et-vient incessant où l’incertitude et la frustration le disputent à l’infantilisation généralisée comme mode de gouvernement ?  Un éditorialiste rappelait que lors du siège de Leningrad, les orchestres affamés jouaient. Sous le blitz londonien, délogés du Royal Opera House servant d’abri anti-bombardements, l’orchestre et les chanteurs s’évadaient chez Madame Butterfly. Il y a parfois des symboles, des principes, et des valeurs fondamentales qui demandent à être défendues quitte à prendre certains risques, ici fort limités par rapport aux exemples dramatiques qui précèdent. Or, chaque jour, dans la solitude et l’oubli, c’est un Malade Imaginaire qu’on assassine. 

 

Viet-Linh NGUYEN

Last modified: 15 décembre 2020
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