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Un an presque

 

“Mais une question lui vint ensuite à l’esprit : et si tout était une erreur ?”
(Dino Buzzati, Le Désert des Tartares, 1949)

Une fois n’est pas coutume, nous n’avons pas abreuvé nos lecteurs de notre créativité loufoque pour le 1er avril. Le texte était prêt, léger, enlevé, peut-être drôle. C’était celui d’un songe, à la modestie discrète : celui où confortablement assis dans une baignoire tendue de velours de Gênes, affrontant une orgie de trilles et de pâtisseries, nous nous laissions aller à huer un air sur deux en causant des derniers potins mondains, avant d’envoyer des bordées de roses la sopraninette favorite qui massacrait les appogiatures avec une grâce mutine.

Las, le temps n’est pas à rire. Tous les établissements culturels sont pratiquement fermés en France depuis maintenant un an, hormis une courte parenthèse durant l’été et au début de l’automne 2020. Depuis 158 jours consécutifs, nous voilà privés de tout ce qui permet l’évasion, le rêve, la poésie, la réflexion, l’hors-soi. Bien sûr il reste le plaisir solitaire de la lecture et des rediffusions vidéo, des plongées discographiques et des rendez-clandestins.

Bientôt des happy fews aux loups de cuir rouge se retrouveront dans des lieux interlopes (catacombes, par exemple, quoique l’acoustique en soit trop réverbérante, on peut tenter le théâtre du Petit Trianon également, moins solide mais moins glauque), délivreront des mots de passe à d’aimables cerbères, tout cela pour simplement pouvoir entendre un concert inoffensif des trios pour les couchers du Roy de Marais (pas sa meilleure inspiration, soit-dit-en-passant). Bientôt, la brigade des mœurs coffrera le mélomane délinquant, qui assurera avoir juste organisé un “dîner entre amis où l’on a poussé la chansonnette, j’vous assure monsieur le maréchal des logis”, mais tout de même ce double chœur et ses timbales parqués au fond du salon font tâches pour prétexter un karaoké improvisé.

En Cent Jours, un Corse intrépide arrivée à Golfe Juan dans une barque avec une poignée de fidèles parvint à reconquérir un empire et à le perdre face à l’Europe coalisée, dans les forêts de la banlieue bruxelloise. Il paraît que ce bicentenaire ne sera pas fêté. Trop sanglant, trop glorieux, trop controversé. Reste l’espoir. “La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert” disait Malraux, du temps où nous avions encore un Ministère de la Culture. En attendant, les portes demeurent désespérément closes, et nos artistes, telles des sardines en boîte, se conservent en enregistrant à qui mieux mieux tout en programmant, reprogrammant et déprogrammant leurs concerts.  

 

 

Viet-Linh NGUYEN

Étiquettes : Last modified: 13 avril 2021
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