Written by 14 h 58 min CDs & DVDs, Critiques

Les Cœurs Anachroniques (Haendel, Mas, London Haendel Orchestra, Cummings – Muso)

Anachronistic Hearts
Les cœurs anachroniques

Georg Frederic Haendel (1685-1750)
Airs d’opéra et cantate

“Bel piacere” extrait d’Agrippina
“Un pensiero nemico di pace” extrait d’Il Trionfo del Tempo e del Disinganno
“Cease ruler of the day to rise” extrait d’Hercules
“Ho perso il caro ben” extrait d’Il Parnasso in festa
“Ah! mio cor!” extrait d’Alcina
“Pena tiranna” extrait d’Amadigi di Gaula
Cantate La Lucrezia (O Numi eterni)
“Scherza infida” extrait d’Ariodante
“Morirò ma vendicata” extrait de Teseo

76,35, Muso. Parution le 15 mai 2021.

Avant de parler de musique, évoquons ce projet. Lorsque nous avons reçu ce disque des “Coeurs Anachroniques”, réalisation de l’association In Matters of the Hearts en partie soutenue par du financement participatif, nos sourcils se sont élevés en signe d’interrogation : en quoi diable un nouveau récital d’airs haendéliens constitue t-il une nouveauté audacieuse ? Le texte évasif et mystérieux d’Héloïse Mas n’en disait pas beaucoup plus, si ce n’est que la démarche vise à démocratiser la musique classique. Les photos de la ravissante artiste, en bustier victorien, semblait s’éloigner du XVIIème siècle et lorgner une esthétique de jeu vidéo… Nous n’en dévoilerons pas beaucoup plus, invitant nos lecteurs à se plonger dans la bande-annonce d’une série naissante, dont le CD constitue finalement la bande-son, et qui nous mènera aux côtés d’une aventurière, Matilda Greenwood, campée par la mezzo, “dans une intrigue et un scénario imaginés à la manière d’un film de science fiction, d’aventure et d’action”.

Mais revenons à cette “BO” qui alterne avec élégance “tubes” (“Un pensioro nemico di pace”, “Ah! mio cor!” “Pena tiranna”, “Scherza infida”), airs plus confidentiels (“Ho perso il caro ben”) et carrément une cantate intégrale du séjour d’Italie du compositeur avec ses récitatifs (La Lucrezia). De même une grande diversité d’affects apparaît au fur et à mesure de ce récital, entre badinage galant, bouillonnement colérique, nostalgie grave, désespoir tragique. Si cet enregistrement se distingue parmi la colossale masse de récitals opératiques dédiés au Caro sassonne, c’est par l’extrême présence d’Héloïse Mas, la jeune mezzo française que l’on attendait pas forcément dans ce répertoire baroque, elle qui avait brillé dans Stella di Napoli avec Joyce Di Donato compilant des airs d’opéras napolitains des années 1820-50.

D’ailleurs, ce qui séduit et qui frappe, c’est justement cette voix large, généreuse, à la projection puissante (autant qu’on puisse en juger au disque), “larger than life” comme le disent nos cousins d’Outre-Manche. Un timbre de tragédienne, de forte tête, au medium un brin poétiquement voilé, aux aigus droits et métalliques parfois un peu tendus. Il y a du théâtre, du sang et du drame qui palpite dans ce cœur-là. Alors oui, techniquement, on est parfois un peu hors style en raison du vibrato ou des articulations. Alors oui, les doubles croches et les ornements ne sont pas forcément très nets, les da capos inventifs partent un peu dans les nuées par rapport à ce qu’en dirait Madame Etiquette (tout de même, ça ornemente beaucoup sur la reprise du “Scherza infida” plus spectaculaire que suicidaire), l’italien voit ses consonnes escamotées (les “r” notamment), les sections centrales sont insuffisamment contrastées (la mezzo préférant l’expressivité aux murmures, et la cantate de chambre voit son cadre intimiste exploser). Qu’importe. On goûte le pouvoir de l’incarnation, la gangue terrienne, la sève épaisse qui se dégage de ces fragments épars, qui privilégient souvent les airs de vastes proportions, permettent d’instiller un véritable climat, de dévoiler un incroyable pouvoir d’incarnation et de prise de risque dans une interprétation brute et entière, à la spontanéité fugueuse rare. 

La chanteuse a d’autant plus de mérites qu’on s’avouera peu convaincus par l’accompagnement du London Handel Orchestra : effectifs trop fins, équilibre sonore d’une coupable transparence : cordes trop lisses, basses trop légères, continuo du clavecin du chef capté trop en avant, et surtout tempi peu impliqués (pour un “Ho perso il caro ben” assez ample, un “Pena tiranna” badin – à comparer avec l’intégrale déchirante de Lopez-Banzo chez Ambroisie) , un Sherza infida cursif (impardonnable quand on a vu et entendu von Otter chez Minkowski…). Laurence Cummings joue sur les timbres (de beaux bois), mais son orchestre accompagne avec tiédeur là où on l’aurait voulu partenaire à part entière (“Morirò ma vendicata” avec quelques coups d’archets nerveux mais qui se perdent ensuite dans un tricotage approximatif). Nathalie Stutzmann avait eu le même souci un Hannover Band maigrelet et apathique dans un récital similaire (RCA). Mais on ne s’attardera guère sur ce déséquilibre et sur la tiède baguette du chef, pour ne retenir que la superbe interprétation d’Heloïse Mas qu’on suivra volontiers dans les fascinants excès de ses épisodes spatio-temporels. Et l’on ne déflorera pas la surprise anachronique du CD qui récompensera les mélomanes patients.

 

Viet-Linh NGUYEN

 

Prise de son : voix enregistrée de près, captation très claire mais avec le clavecin trop mis en avant, et manquant un peu de liant et de chaleur.

Last modified: 1 juin 2021
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