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Avaler une couleuvre (Harambat, Les Invisibles – Futuropolis)

Pour sa première bande dessinée/roman graphique,  Jean Harambat n’a pas choisi la facilité. Un sujet peu connu mais qui gagne à l’être (les révoltes contre la gabelle en Gascogne de 1664 à 1670) une construction scénaristique complexe avec une histoire contée de trois points de vue différents, et un dessin tout en camaïeu de gris, de brin de noir

 “Messire Pilate, tâchez d’être vertueux plus d’une heure de suite”

Jean Harambat
Les Invisibles
Bande dessinée, Futuropolis, 2008, 192 pages. ISBN 9782754801393, 24,4 euros

“Il ne faut pas mettre du vinaigre dans ses écrits, il faut y mettre du sel” (Montesquieu)
Pour sa première bande dessinée/roman graphique,  Jean Harambat n’a pas choisi la facilité. Un sujet peu connu mais qui gagne à l’être (les révoltes contre la gabelle en Gascogne de 1664 à 1670 1) une construction scénaristique complexe avec une histoire contée de trois points de vue différents, et un dessin tout en camaïeu de gris, de brin de noir : beaucoup de mine de plomb parfois quelques hachures, un trait jaillissant et spontané, rageur, totalement inachevé, presque une ébauche. L’ouvrage a été récompensé du Prix de la bande dessinée historique à Blois en 2009, prix renommé qui couronna entre autres les efforts des aventures de l’Epervier, où d’Il était une fois en France.

On admire la souplesse narrative, le soin apporté au découpage, le prologue et les trois actes, une petite gravure de Jacques Callot insérée au début de chacune. Cette fresque est un chant à la fois touchant et désespéré, celui des “invisibles”, de la petite noblesse alliée au menu peuple, écrasés par les exactions et la corruption de l’inique intendant Pellot, levant impitoyablement ses taxes (disons-le “rançonnant avec la violence physique légitime”) dans un province en pleine famine exsangue. Pourtant, malgré ce sujet prometteur, l’on avouera rester sur sa faim. La faute à trop embrasser : certes l’idée de conter la geste d’Audijos, brigand au grand cœur, à travers les yeux de trois personnages féminins (Diane, sa mère, Anne, sa sœur, Jeanne-Marie, sa femme) est habile. Certes, l’Aventure est pleine de bruit et de fureur, d’injustice et de rapines, et l’on sent que l’auteur prend corps et âme le parti de ce “Robin des Bois” de petite noblesse, révulsé par le matraquage fiscal colbertien, et qui assemble sa petite bande d’amis généreux, de malfrats et de paysans dans une inégale et tragique lutte. Cependant, contrairement à un magistral Rashômon, le procédé s’avère répétitif et confus. Peu de chronologie, une narration elliptique, des dialogues soit trop travaillés et un brin poseurs, soit tellement épurés que de planches entières sont taiseuses, des situations obscures (les duels entre Audijos et Saint-Luc) rendent la lecture ardue et heurtée. On s’étonne quand on sait que la bande dessinée parut d’abord en feuilleton dans Ouest France.

Les Invisibles

Il manque à ce long opus un peu de liant, de fouet, de chair, de sang, de vigueur, de passion. La révolte est un peu trop intellectuelle, le fameux crayonné trop hâtif non dénué de beauté : le choix est sincère, courageux même mais personnellement l’on aurait aimé un dessin plus abouti et soigné, des personnages mieux proportionnés, des ombres et décors bien mieux réalisés, une visions moins brouillonne et allusive. 192 pages d’une ébauche de storyboard, c’est bien long. Ajoutez que le prix de l’ouvrage n’est pas insignifiant (24 €) et certains hésiteront. Une découverte intéressante, qui n’est point indispensable.

 

 

Camille d’Hautefeuille

 
 

 

  1. Cf. José Cubero, Une révolte antifiscale au XVIIème siècle. Audijos soulève la Gascogne, ed. Imago, 2001.
Étiquettes : , , , Last modified: 23 novembre 2020
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